L’inconnu.
De Céline Lidon.
 
 
 
            Avez-vous déjà fait un rêve si perturbant qu’il en devient inoubliable ? Peut-être date-t-il de votre enfance ou bien est-il plus récent ? Laissez-moi deviner…Oui, c’est évident. Paul Verlaine disait lui-même en avoir fait souvent. Qui de nous peut insinuer n’avoir jamais fait un rêve étrange et pénétrant, érotique, angoissant, troublant ou inavouable ? Personne, cela va de soi. Alors, imaginez un peu si vous réunissez tous ces sentiments en un seul songe. Comment vous réveillerez-vous ? Troublé, excité, apeuré ou confus ?
            Je peux vous certifier une chose : Vous seriez marqué. Peut-être l’êtes-vous déjà ? Sachez que moi, je le serai à tout jamais. Pourquoi ? Laissez-moi vous raconter…
 
Le 12 juillet 2008
 
            Cet été-là, mon mari et moi étions partis à la montagne avec nos trois enfants sur le plateau de Bonascre, près d’Ax-les-Thermes. Le cadre semblait idyllique et c’était la première fois que nous nous offrions des vacances à la montagne. Nous avons donc convenu de nous balader en pleine nature, histoire de nous dépayser. Mais notre périple s’est un peu compliqué à cause de la pluie qui s’était invitée. Avec trois enfants en bas âge, la poussette et les gros sacs de pique-niques, notre promenade s’est rapidement transformée en épreuve ultime de Koh-Lanta. La journée a été éreintante et nous sommes tous rentrés épuisés. Ce n’est donc qu’après avoir englouti des sandwichs faits sur le pouce et une bonne douche que toute la famille s’est assoupie. Ce jour-là, j’ai été la dernière à me coucher. Mon mari dormait déjà quand je me suis faufilée dans le lit. Le regard amusé par ses ronflements, je n’ai pas senti mes paupières s’alourdir… et me suis laissée partir sans savoir que ma vie allait changer.
            Rapidement, le poids de mon corps s’est enfoncé dans le matelas. La sensation était étrange, mais pas désagréable, au contraire. Le repos tant mérité gagnait du terrain pour mon plus grand plaisir. Puis, je me suis retrouvée dans une ambiance angoissante dominée par des routes trempées et un temps gris. Peut-être les séquelles d’une aventure récente ? Néanmoins, en plein milieu de cette mise en scène sordide, un homme tout de blanc vêtu est apparu. Son corps gisait sur le sol et j’ai tout de suite compris, uniquement en me fiant à une évidence inconnue, qu’il venait de se faire renverser et qu’il fallait l’aider. J’ai donc entamé ma course pour lui porter secours et une fois accroupie près de lui, je me suis attardée sur son physique. J’observais ses cheveux châtains légèrement bouclés, sa bouche parfaitement dessinée et un visage apaisé. Derrière sa tête d’ange, je remarquais le sang encore humide qui continuait de couler. Dans un premier temps inconscient, l’inconnu que je trouvais séduisant a tout de même fini par ouvrir les yeux. La couleur m’a tout de suite interpellée. Ils étaient marron-vert et de toute beauté, un détail que je ne devais pas oublier. Son regard abîmé par le choc peinait à croiser le mien. J’ai donc secoué la victime pour essayer de comprendre ce qu’il venait de se passer, mais surtout pour connaître son identité. Malgré ses efforts démesurés, l’homme tout de blanc vêtu ne parvenait pas à ouvrir sa bouche. Je sentais au plus profond de moi qu’il devait me dire quelque chose, mais le mystère demeurait entier. J’ai ensuite essuyé ses paupières d’une main fébrile en finissant sur ses joues qui étaient en train de rosir. Mes gestes camouflaient un amour inexplicable derrière une compassion évidente. J’ai immédiatement aimé cet homme de toutes mes forces sans réellement comprendre. Sa peau était douce et fragile. Le contact prenait vie et les détails aussi.
            L’étranger, lui, semblait reconnaissant. Il a réussi à sourire.
            Je sentais qu’il était sur le point de mourir, car sa tête s’alourdissait sur mon avant-bras. Attristée, je me suis effondrée en l’implorant de résister. Sans trop savoir pourquoi, il fallait que cet homme reste à mes côtés. Mon cœur criait « à l’aide », mais ma bouche ne faisait pas de bruit. Je refusais de le perdre. Je devais faire quelque chose, tout tenter… et je l’ai embrassé. Son souffle chaud effleurait mes lèvres. Il respirait à peine. Imaginant devoir lui faire mes adieux, j’ai ralenti mes gestes et déposé son visage sur le sol en caressant le haut de sa tête où l’odeur du sang émanait. Tout me laissait penser que mon corps se détachait de mon âme pour n’exister qu’à ses côtés. J’aurais donné ma vie pour la sienne si ça suffisait à le sauver, mais la raison a pris le pas sur mon rêve. J’étais à présent effrayée.
            Face à cette situation inexplicable, je me suis empressée de m’éloigner de cet étranger qui pourtant m’attirait comme un aimant. Le cœur lourd, j’ai tourné ma tête et c’est précisément à cet instant que l’homme s’est redressé. De toute évidence, lui non plus ne souhaitait pas me voir partir.  
            Heureuse de son rétablissement, je voulais le tranquilliser en lui disant que j’allais appeler de l’aide. Il a refusé en secouant la tête, puis m’a attrapé la main pour m’entraîner au creux de ses bras. À aucun moment, je n’ai lutté. Son parfum était doux et son étreinte rassurante. Je sentais les battements de son cœur et ça me suffisait. L’homme tout de blanc vêtu a ensuite posé son index sur mon menton et m’a rendu le baiser que je venais de lui donner. Dans cet élan de tendresse, je suis devenue une poupée de chiffon à la merci de ses moindres faits et gestes. Je devenais sienne pour l’éternité.
Puis, nous nous sommes levés. L’étranger s’éloignait me laissant ainsi, le cœur vide, orpheline de cette passion hors du temps. Je remarquais qu’il ne saignait plus. Sur le point de partir, l’homme s’est penché par-dessus mon épaule pour me murmurer :
— Je reviendrai. Tu verras, dans peu de temps, ce sera toi qui auras besoin de moi.
            Je lui ai demandé son prénom à plusieurs reprises. En guise de réponse, il m’a souri.
            Surprise, je me suis réveillée. Mon lit était vide. La nuit n’avait pas été longue, du moins, pas dans l’autre monde…
 
            Tout y était. Les sensations, les odeurs, les sentiments, tout. Je ne connaissais pas cet individu et pourtant j’aurais pu le dessiner tant ses traits étaient parfaits. Je n’ai rien dit à mon entourage pour ne pas passer pour une folle. Peut-être l’étais-je vraiment ?
 
            Les semaines se sont écoulées et à plusieurs reprises, l’homme tout de blanc vêtu faisait une apparition dans mes rêves. Parfois, il souriait ou se mêlait au décor, mais il ne parlait jamais. Les réveils devenaient de plus en plus compliqués. Qui était ce type ? Et pourquoi me hantait-il ? Le plus terrible, c’est que lorsqu’il ne venait pas, il me manquait. Ça me torturait !
            Puis, par une nuit semblable aux autres, il est revenu. Mes sentiments pour lui demeuraient intacts, voire plus grands. Cette fois-là, il était à la fenêtre. Sourire aux lèvres, il s’est mis à hurler mon prénom :
— Céline ! Céline ! Attrape !
            Surprise, j’ai saisi ce que cet étranger me jetait. C’était une paire de souliers. J’ai donc baissé les yeux et aperçu que j’étais pieds nus en plein milieu des fragments de verre qui étaient en train de me blesser. Je me suis chaussée, et soulagée d’avoir pu panser mes plaies, je suis montée le rejoindre.
            Il était beau comme un dieu et visiblement heureux de me revoir. Nous nous sommes alors serrés dans les bras l’un de l’autre, sans jamais vouloir nous lâcher. Une véritable scène de film mythique difficile à reproduire dans son authenticité. Cependant, ma curiosité prenait le pas sur mon subconscient et je me suis éloignée pour lui demander :
— Qui es-tu ?
            L’homme tout de blanc vêtu a saisi mon visage et a planté son regard dans le mien.
— Je m’appelle Raphaël, ne l’oublie pas…
                        Victorieuse, j’ai ouvert les yeux. Il était cinq heures du matin. J’avais l’information et j’allais pouvoir enquêter !
« Raphaël… Raphaël… je ne l’oublierai pas… non, il ne le faut pas ! »
 
 
            Partie à la recherche d’informations quelconques, j’ai demandé à tout le monde si cet homme pouvait être réel. Un ancien défunt ou une connaissance, cela m’était égal, à partir du moment où mon mystère pouvait être élucidé, mais personne dans mon entourage ne se prénommait ainsi. C’était affreux de me dire que là encore, je ne disposais d’aucun détail qui aurait pu éclaircir ce mystère.
            « Qui était ce Raphaël ? »
 
            En désespoir de cause, plantée devant mon ordinateur j’ai tapé sur ma barre de recherche « Rêver de Raphaël ». Je savais que c’était stupide, mais il fallait que je trouve un indice. Et là, contre toute attente, je suis tombée sur une information capitale ! Raphaël était un archange et je n’étais pas la première personne à qui ce genre de chose était arrivée. Sa mission était de guérir ses protégés.
— Foutaise ! me suis-je dit. Allez, Céline, ressaisis-toi et arrête de te prendre la tête. Ce n’est qu’un rêve ! UN RÊVE !
C’est ce que j’ai fait. J’ai tenté d’oublier, jusqu’au jour où la maladie est venue frapper à la porte de mon cœur. La main sur la poitrine, genoux à terre, j’ai repensé à lui et fait une chose inconcevable : j’ai hurlé son nom comme un dernier cri de désespoir avant de m’évanouir. Inconsciente, je n’ai repris mes esprits que dans les bras d’un pompier. Il m’a confié s’appeler Raph’ et avait les yeux marron-vert. Derrière cette personne étrangère se cachait un homme que je connaissais. Raphaël était présent, dans ma réalité. C’est même lui qui a soigné la plaie sur ma tête.
Certains penseront à un miracle, d’autres à du délire ou simplement une pure coïncidence. Moi, je vous affirme que Raphaël, l’homme tout de blanc vêtu, est mon protecteur spirituel qui habite encore mes rêves et qui parfois prend forme humaine.
Suis-je folle ? Oui, peut-être… cependant, je vous laisse le soin d’expliquer aux autres comment ce prénom est aujourd’hui devenu le mien…