15 août 1929

Ceci est le récit d’une disparition ou d’une fuite. Deux termes différents qui au fond ne disent qu’une seule chose : le vide. 
Une disparition c’est une fuite. Fuite en avant. Fuite parce qu’à l’arrière il y a le pourquoi et le comment, cette raison même du départ. Même si parfois, les raisons échappent à la raison. Reste celui qui est resté à l’arrière, empêtré dans les mailles resserrées du pourquoi et du comment. Et qui ne peut prendre la tangente à son tour parce que freiné ; parce que soumis à la pesanteur de l’esprit qui tente tant bien que mal d’essayer de comprendre, de trouver des explications. Tout en sachant que les explications, on a beau les chercher, elles demeurent parfois introuvables. Comme si elles sont, elles aussi, embarquées dans la malle de la fuite. 
Ceci est le récit fictif d’un rêve. Il pourrait être réel. 
Fictif, réel, où se trouve la juste frontière entre les deux ? Dans cet instant hors du temps prévisible qu’est la fuite ? Au-delà du temps ? Dans quel espace se tassent les divagations de celui qui reste quand l’autre est partie ? 
À quel réel peut-il s’accrocher si ce n’est celui de la non-présence ? 

Une non-présence qui perdure en dépit de l’absente qui s’est enfuie, enfouie quelque part où je ne peux l’atteindre. 

En me levant au milieu d’une nuit particulièrement agitée, les draps trempés, en nage, claquant des dents, ignorant jusqu’à l’endroit où j’avais échoué, je me suis agrippé longtemps aux abords de mon lit chamboulé, tel un naufragé échoué sur une plage dont il n’a jamais 
décelé l’existence. Mes yeux affolés se sont attardés sur chaque objet entreposé dans cet espace étranger et étrange. 
J’ai cherché une présence. Sa présence. Introuvable. J’ai cherché aux angles de la pièce. Et j’ai trouvé. Le bureau, face au lit, où règne un fouillis indescriptible. Cafouillis qui ne me ressemble guère. 
Au-dessus du bureau, une porte-fenêtre donnant sur un balcon que je discerne à travers les interstices du voilage qui revêt cette porte-fenêtre. 
Une lampe de bureau, éteinte, en vieux métal rouillé vert-de-gris. 
Sur ma droite, une table de chevet. Encombrée de livres entreposés à la va-vite. Puis un verre, à moitié vide, d’un liquide qui semble être de l’absinthe. Un almanach, par terre, sur le sol en plancher. Une année. 1920. Une cravate en soie bleue. Une veste de smoking et un pantalon, abandonnés sur la chaise dans un coin de la pièce. Lie-de-vin. 
Et puis c’est tout. Tout ? Rien ? Un tout de rien ? Un rien du tout ?
Et moi ? Qui suis-je ? Un être qui se fait un rien de tout ? Suis-je dans les limbes d'un rêve ou dans le réel ? 
Et elle ? Où est-elle ? Je n’en sais rien. Je frissonne et ce faisant, fouille, hagard, dans les limbes de ma mémoire. 
Dans la vie, c’est tout ou rien. L’on ne peut prétendre aux deux à la fois. 
Et soudain, des bribes affluent à la surface de mon « coma » déroutant. Ces mots qui disent la disparition, les écrire. Les consigner dans un carnet. Avant que le rien ne l’emporte sur le tout. Avant que le sommeil ne me retienne en captivité. Et que j’en oublie le tout. Ou du moins, ce petit rien qu’est un écrit criant le tout, s’écriant de tout, à toute volée. Comme l’on joue de son va-tout, le long des plages de l’existence sur lesquelles on finit, un jour ou l’autre, ou peut-être une nuit, par échouer, à mi-chemin entre le rêve et la réalité. 

Une plage. Le Touquet. 
Cet espace dunaire à l’embouchure de la Canche, c’est là qu’elle était, la dernière fois qu’on l’a aperçue, lumineuse dans sa robe colorée. 
Aurélia. 
Selon les promeneurs témoins de sa présence en ces lieux, sa robe était d’hyacinthe soufflée, et ses poignets, ainsi que les chevilles de ses pieds étincelaient de diamants et de rubis.
Aurélia, mon tout. Dont il ne me reste que des petits riens que je m’évertue à solliciter et à assembler, neuf ans plus tard, dans cette chambre du Royal Picardy. Neuf ans plus tard. Jour pour jour. Dans cet hôtel érigé sur le lieu même de sa dernière apparition. Avant sa fuite.
Tout me revient, subitement. 


15 août 1920.
Alors que je suis sur le point de mener mes troupes vers la victoire, à Varsovie, l’emportant ainsi sur l’armée bolchévique, Aurélia m’attend au Touquet, pour célébrer comme il se doit le “Miracle de la Vistule”. 
Nos retrouvailles tant attendues sont sur le point d’aboutir, après toutes ces années de guerre et de séparation. Mais Aurélia se volatilise. 
Évaporée. Disparue. Contre toute attente. Dès lors, dans cette ville moderne devenue le paradis des vacanciers en quête de luxe et de sport, les langues vont bon train. Et c’est à qui- mieux-mieux. 
Aurélia, jeune et belle bourgeoise orpheline, aurait suivi un maharaja qui lui aurait promis monts et merveilles. 
D’aucuns l’auraient aperçue qui roucoulait avec lui dans le tramway. D’autres affirment qu’un célèbre peintre australien l’aurait prise pour modèle. Elle aurait été vue à plusieurs reprises, poser pratiquement nue, le long de la côte Opale. Certains disent encore, après tout ce temps, qu’elle se serait fait enlever, du côté de l’avenue Saint-Jean qui relie la forêt à la mer, par un prince du Moyen-Orient. 
Où est la part de vérité dans tous ces on-dit ? Aucune de ces hypothèses ne colle à la peau de cette femme complexe et mystérieuse qu’est Aurélia. Et pourtant elle n’est plus là. 
Réalité odieuse, saugrenue, insurmontable.


15 août 1929.
Comme chaque année, depuis neuf ans, je me trouve au Touquet, n’ayant pas renoncé à retrouver ma disparue du 15 août 1920. 
Je n’ai négligé aucune piste. Certain de l’amour qui la liait à moi, je sais, en mon for intérieur, que la probabilité qu’elle ait suivi un autre, qu’elle se soit enfuie avec lui est plus qu’incertaine. 
Est-ce le chef de l’armée bolchévique, Toukhatchevski, ou l’un de ses acolytes qui est derrière sa disparition ? Comment aurait-il été informé du rendez-vous entre Aurélia et moi ? 
Je n’ai pu jusque-là en avoir la preuve formelle, de son implication dans l’enlèvement de la femme que j’aime. Pourtant, il est le seul à éprouver pour moi, un désir de vengeance. 
Vaincre, d’un côté. Perdre de l’autre. Quel être humain est en mesure d’empêcher le cours des évènements, dès lors que la machine infernale est lancée ? Une machine alimentée par l’armada bolchévique qui plus est ? Il a suffi d’un seul évènement pour que tout ce à quoi je m’accrochais, vacille. La boite de Pandore est vide. Et déjà, dans le silence de cette chambre luxueuse, le spectre du lendemain. Et de tous ces lendemains à la couleur de la vacuité. 
Cet ancien officier bolchévique que je dois rencontrer demain, en gare d’Etaples et qui détiendrait, selon ses dires, un coffre regorgeant de secrets, ignorés de tous. Un secret, parmi tant d’autres qui ne demande qu’à être percé à jour. Moyennant finances.
 Suis-je en mesure de lui faire confiance ? Et si je venais, par malheur, à être aperçu en sa compagnie ? Dieu sait de quels crimes l’on pourrait m’accuser. De trahison, c’est certain. 



16 août 1929
Le jour qui se lève apporte avec lui la lumière du soleil déjà vive qui dessine avec netteté les pourtours des objets qui m’entourent. Remettant un semblant d’ordre dans la pièce victime de mes désordres intérieurs de la nuit passée, je m’empresse de me préparer en vue de mon rendez-vous avec le sergent Dimitri, à la gare d’Etaples. Depuis les années 1840, un train relie la capitale parisienne à Boulogne-sur-mer, desservant le Touquet. 
Nous avons prévu de nous rencontrer sur le quai B de la gare, évitant ainsi le hall bondé, à cette période de l’année.
Le sergent Dimitri est mon dernier recours. Si les informations qu’il dit détenir s’avèrent fondées, je serai alors en mesure d’espérer revoir 
Aurélia un jour. Ou du moins trouver des explications à sa disparition. Comprendre s’il s’agit d’une fuite… volontaire. Ce qui serait cruel, après toutes ces années. Une chose est certaine, mes recherches 
n’auront pas été vaines. 
Résolu à aller jusqu’au terme de ma quête, je quitte le Royal Picardy, renonçant au petit-déjeuner. De toute façon, l’anxiété m’a coupé l’appétit. De loin, j’aperçois les reflets changeants de la surface de l’eau qui se dessinent en arrière-plan, se mêlant aux silhouettes des dames parées de leurs belles tenues. Je longe les hôtels qui ont poussé çà et là au fil des ans ; l’Hermitage et le Normandy. 
Mes pas m’entrainent en direction de l’église Jeanne-d’Arc. 
Un coup d’oeil à l’horloge m’indique qu’il n’est pas loin de neuf heures. L’instant fatidique. Déjà. Allons-y, me dit une voix intérieure. Finissons-en. C’est quitte ou double mais il faut y aller. 
Je rebrousse chemin. Il est temps pour moi de me diriger vers la gare. 
Coupant à travers les villas dont l’architecture du style Touquettois moderne invite au bonheur et à la tranquillité, je suis au summum de l’intranquilité. 


Neuf heures quinze. Je parviens aux abords de la gare. 
Notre rendez-vous est prévu à neuf heures trente-cinq. 
Adoptant l’air de Monsieur tout le monde, je décide de prendre un café crème pour tuer le temps. Fendant la foule de touristes, c’est d’un pas assuré que je me dirige vers le lieu convenu. Il me faut descendre des marches, traverser un tunnel, et remonter. Quai B. Dans le tunnel, soudain, un mauvais pressentiment me freine dans mon avancée, me hérisse les poils. Mes sens sont en alerte. 
Mon coeur bat plus vite qu’à l’accoutumée. Mes jambes tremblent. 
Un bruit sourd parvient jusqu’à mes oreilles. Un bruit qui m’est familier. Un peu trop familier, malheureusement. Je monte les marches, l’une après l’autre. À peine ai-je posé la jambe droite sur le quai, que je l’ai dans mon champ de vision. Une silhouette tel un bloc tout vêtu de noir est allongée sur le sol. Inerte. Baignant dans une flaque de sang. Mon regard a juste le temps d’enregistrer un ultime soubresaut de ce corps bien charpenté. Le corps d’un homme qui devait me mener cers Aurélia. Et que quelqu’un a supprimé, en plein jour. Pour l’empêcher de me parler. Pour me séparer à tout jamais, de la femme aimée. 
Aurélia. Le rêve transformé en cauchemar. La vie transformée en 
trépas. Sans demander mon reste, je redescends les marches. Inutile de me jeter dans la gueule du loup. Éviter de me trouver lié à cet acte sanglant. L’homme est double, me dis-je.
Le hall de la gare grouille à présent de gendarmes et de policiers. 
Je me dépêche de sortir par la seconde issue dans l’espoir d’échapper à la surveillance de ces regards qui m’épient sans doute. Je sais qu’ils sont là. Je le ressens comme une évidence. Il me faut fuir en urgence. 
À l’extérieur, le soleil est haut dans le ciel. Les estivants se dirigent nonchalants vers le bord de la plage. Je me mêle à eux, imitant leur nonchalance. J’ai froid en plein soleil. 



16 août 2021.
Aurélia a disparu. Quatre-vingt douze ans et un jour sont passés. 
Au Touquet, rien n’a changé. C’est toujours le lieu le plus prisé pour le luxe. Et les divertissements en tous genres. Rien ne vient ternir cette toile idyllique, pas même un méchant virus venu d’on ne sait où. Rien. Et surtout pas moi. 
Hors de la toile touristique, je suis. Et je me sens empreint d’une lassitude sans précédent. 
Ce rêve récurent que je fais depuis le début de mon séjour au Touquet, il semble si réel, par moments. Si réel que je me demande si ce n’est pas la réminiscence d’une vie antérieure. Et puis surtout cette scène qui me laisse pantois. Qui me secoue : 
à quelques rues de là, loin des voix de l’insouciance, un homme a été abattu. Il détenait la vérité sur un mystère qui n’a cessé, qui ne cesse, qui ne cessera jamais de me tourmenter. De me remuer. 
Un homme a été réduit au silence. Pour toujours. 

Aurélia a disparu ou a pris la fuite un soir du quinze août 1920. 
Et puis c’est tout. Des riens dans un tout. Des riens qui ne parlent pas du tout. Qui ne parleront pas du tout. 
À moins que… tout ceci n’ait été qu’un rêve… 
Un rêve… ou plutôt un cauchemar.
Aurélia, sa disparition, moi à sa recherche, le corps de l’homme sans vie sur le quai B de la gare d’Etaples… qui sait ? 
Après tout, le rêve n’est-il pas une seconde vie