NEPTUNA

     Je me nomme Martin, chercheur en science des mondes supposés avoir existé. 
Cette journée du 8 juin s’achève dans une intuition très forte que mes investigations sont sur le point d’aboutir. J’ai juste besoin de trouver le « Passage », moyen de connexion ultime pour me rapprocher de l’extraordinaire découverte de Neptuna.


     Je vis au bord de la mer, dans le sud de la France. Ces couleurs, tantôt bleue, tantôt verte ou brune, je ne m’en lasserai jamais ! 
Un parfum spécial s’en dégage, mélange d’iode, de sel, et de moiteur dans l’air, qui imprègnent les vêtements et les peaux.


     En cette fin d’après-midi, je décide de déambuler dans les rues du petit village dans lequel je demeure depuis bientôt vingt ans ; il s’y cache toujours un détail que je découvre parmi tous les dédales et les recoins. Petit à petit, mes pas me dirigent vers le port et la plage.
     Soleil couchant, je flâne sur la grève ; je ne sais depuis combien de temps je marche. J’ôte enfin mes chaussures et aère mes orteils qui ne demandaient que d’en sortir pour goûter à la liberté !


     Les rayons de l’astre qui nous anime illuminent encore les grains de silice qui brillent sous ses caresses. J’inspire à grands poumons cet air vivifiant et je laisse vagabonder mon esprit… 




     Je me suis allongé et les vagues mourantes, fines et moussues me lèchent les pieds. Le sable gorgé d’eau salée et d’écume semble vouloir en conserver les empreintes ; j’aime cette sensation qui tend à m’attirer plus loin du bord…
Je me relève et poursuis mon périple en me délectant 


     Une appréhension s’empare de mon esprit. Je ne vais pas tarder à rejoindre ce lieu qui m’intrigue depuis longtemps déjà et de plus en plus.


     Sous mes pieds, le sable fin bercé par la mer a créé des ondulations qui me soulèvent lorsque mes orteils s’y retrouvent posés. De légères variations de couleur indiquent que le phytoplancton est présent en quantité. 


     Ça y est, je suis complètement submergé. Je n’ai pas eu besoin de contenir mon souffle ; j’ai toujours les yeux ouverts ; bien que l’eau se brouille à chaque pas, au-dessus de ma tête, je perçois encore les lueurs de l’autre animation que je laisse derrière moi. J’ai simplement changé de milieu. 


     Ma destinée est maintenant dans ce nouvel élément. Je dois l’apprivoiser, le dompter, le faire mien, afin de provoquer une osmose entre nos molécules. Je me rends compte que je n’ai aucun moyen de respiration et curieusement, je n’en ai pas besoin. Ma peau tout entière respire et mes narines se sont bloquées naturellement. 


     Je ne sais à quelle profondeur je me trouve ; les rayons solaires tentent de m’accompagner. J’ai l’impression qu’autour de moi, la vie grouille pour m’accueillir ; je perçois des poissons colorés, des algues vertes et brunes, ondulantes sous les courants. Entre roulis et tangage, elles ont l’air indécises et s’accrochent entre elles en étendant leurs fines feuilles. 


     Je continue ma descente ; plus rien ne peut m’arrêter. Je dois trouver ce passage qui me mènera plus loin !
La pénombre s’assombrit encore jusqu’à devenir encre noire !
À cette profondeur, plus rien ne devrait luire…
Pourtant, à quelques pas de moi, quelque chose attire mon attention.
Je ne discerne pas tout de suite de quoi il s’agit. Quelques petits points brillants, ou plutôt luminescents, dansent devant mes yeux.


     Je m’immobilise. Ils se dessinent un peu mieux au fur et à mesure que je m’en rapproche, et je découvre alors, de fins tentacules qui entourent mes bras. Je suis étonné de leur présence. Ils ont l’air de m’observer, de me calibrer !


     Dans la nuit qui m’enveloppe, je me sens soulevé et mes pieds ne touchent plus le fond marin. J’avance, comme guidé. Sans retenues aucunes, je parcours quelques mètres de plus. Par instants, mes pieds frôlent le sol.


Le sable a fait place à la roche dure, déchirée, plus acérée. Je n’ose plus me poser ! 
Encore quelques mètres...


 À ce moment précis, je n’en crois pas mes yeux ! Le passage… il est là !


     Du peu que je devine, une profondeur abyssale se découvre lentement.  Elle abrite certainement des trésors engloutis jadis ; mes hôtes lâchent la prise sur mes bras, et je m’éloigne du bord. Je sens que je dérive, j’ai l’impression de voler dans l’eau ; je croise une raie Manta somptueuse, majestueuse ; ses ailes ondulent et la propulsent rapidement loin de ma route. Elle remontait des profondeurs. 


Mes yeux cherchent un indice ; une forme ; une lueur, un contact…


     Malgré le mystère qui s’étend au-dessous de moi, je n’ai pas peur. Ce gouffre m’attire. Des méduses dans leur robe translucide se tortillent et dansent autour de moi. À chacune d’elles, je prodigue une caresse de mes mains ; elles sont si douces… Elles diffusent une lueur blafarde.


Soudain, je me perds, me trouble…


     La voilà devant moi ! Elle se dresse, superbe, féline ! Comme une reine, une déesse des mythologies, dans ce précieux écrin naturel, elle espérait ma venue. 


Elle m’observe avec ce regard tant de fois imaginé, écrit, raconté…


     La majestueuse créature est enveloppée dans un drapé qui adhère à ses formes blanchâtres à damner le plus pieux des hommes ! Je me rapproche et devine un sourire, juste esquissé. La tête est à peine penchée comme pour me dire : 
« Viens près de moi, je t’attendais depuis si longtemps ! Personne d’autre ne saura où me trouver… Ce sanctuaire secret sera le nôtre ».




     Son bras gauche est déployé, et sa main ouverte en signe d’offrande. Elle m’invite à la rejoindre. 
J’acquiesce à sa requête sans délai. 
Je ne me lasse pas de découvrir tous les détails de sa sculpture. 


     De la paume de sa main, mes doigts remontent délicatement le long de son bras, jusqu’à son épaule ; je sens sa clavicule ; je m’arrête à la base de son cou ; puis de l’extérieur de mes deux mains, j’effleure son visage symétrique. En partant de la base du menton, je remonte jusqu’aux tempes. L’arête de son nez, ses ailes, ses pommettes, et enfin le fil délicat de ses lèvres charnues, sont juste ce qu’il faut !


Elle ne bouge pas d’un cil… au plus profond de son regard bienveillant, je décèle une force qui me fait chavirer. Ses pupilles sont creusées et j’y vois l’appel de l’océan fougueux, indomptable, et tellement vaste...


     Aucun défaut ; d'une douceur incomparable, elle ne semble pas atteinte par les affres du temps, conservant de ce fait l’intégrité de sa conception…


Mais qui est-elle donc ? D’où vient-elle ? Par quel enchantement s’adresse-t-elle à moi ?


     Je continue à l’observer en tournant autour pour découvrir une longue chevelure ondulée. Deux mèches partent de chaque côté du front et remontent légèrement sur l’arrière du crâne, pour former un nœud ; le reste des cheveux est délicatement déployé.


     Sous son drapé, je pense découvrir de longues et interminables jambes… Au lieu de cela, quelle n’est pas ma surprise de trouver une queue de poisson lovée.  
Les écailles sont impeccablement arrangées. Sous les flots, elles ont des reflets irisés. 
     Quelle étrangeté d’avoir une queue de poisson! Elle est de toute beauté avec sa nageoire caudale ondoyante.
Elle a l’air tellement réelle !
Je suis serein, mais je sens mon corps s’évanouir. Je veux rester là, à la contempler, encore...




     Pourtant j’ai la sensation que quelque chose ne colle pas au tableau, mais je ne sais pas quoi ! Ma mémoire me fait défaut. 


     Un son sourd arrive à mes oreilles et brouille l’eau dans laquelle je suis plongé.
Elle s’agite et je suis quelque peu malmené de droite, de gauche. J’ai du mal à garder mon équilibre. Je suis soudain arraché de ce cocon, et Neptuna s’éloigne plus vite qu’elle ne m’est apparue.


Le son sourd prend de la hauteur et heurte mes tympans en une agression stridente. Machinalement, j’envoie une main dans sa direction. Un bouton cède sous mes doigts…


     Mes poumons peinent à récupérer une activité normale. Ma respiration est saccadée. Je reste ainsi prostré un moment…
     
Puis peu à peu, mes sens reprennent le dessus. 
     
     J’ouvre difficilement les yeux... l’environnement a changé. Au-dessus de moi, le plafond est blanc, tout autour, un papier bleu avec en filigrane, une déesse mythologique…


     Je suis sur mon lit, sans autre espoir de connaître plus Neptuna… C’est sûr… J’ai fait un rêve…


Pénellope Van Haver 
Août 2021