Maeva, — « quel joli prénom » lui disait-on souvent. Ces quelques lettres assemblées donnaient l’envie de fermer nos yeux et de nous retrouver là, loin de tout. Il nous faisait voyager jusqu’à Tahiti et ses îles environnantes. On s’imaginait y être accueilli chaleureusement. Alors qu’on s’émerveillerait devant ces plages de sables blancs, on ne pourrait s’empêcher d’humer le parfum de monoï sur nos peaux et de se laisser bercer ainsi par le doux clapotis des vagues. 
Une évidence, Maeva en avait conquis plus d’un. Sans compter sur sa silhouette de rêve, sa longue chevelure de princesse et cette joie de vivre qu’elle semait sur son passage. Elle était l’amie qu’il fallait avoir près de soi en toutes circonstances.  
Toujours partante pour de nouvelles aventures, prêtes à s’investir pour ses proches, Maeva ne se retrouvait jamais seule. Entourés de nombreux amis, ensemble ils découvraient la vie. Cette existence qui nous semble si parfaite. Celle que nous pensons si bien connaitre lorsque nous n’avons que dix-huit ans. 
 
—    C’est bientôt l’heure d’y aller et tu n’es pas encore prête, souligna Claire.
—    Oui maman, j’arrive ... ne t’inquiètes pas.
—    Lève-toi chérie, allez ... J’ai besoin de toi. 
—    Encore deux minutes ... s’il te plait maman ...
Dès son réveil, Maeva était lumineuse, un véritable rayon de soleil. Comme à son habitude, Claire la regardait avec admiration. Sa fille, ce nouveau-né qu’elle avait tant désiré. Elle n’oubliera jamais ce jour-là, celui où elle lui donna la vie. Dès qu’elle l’aperçut, au fond d’elle, elle sut. Elle l’aimerait sans réserve, avec ses défauts et ses qualités, pour ce qu’elle était et ce qu’elle deviendrait. 
Aujourd’hui, ce bébé plume qu’elle berçait autrefois avait laissé place à une jolie jeune fille qui s’apprêtait à franchir une marche, devenir une femme. 

—    Tu aimerais que je te dépose au centre commercial ? demanda Claire d’une voix douce. 
—    Oui, dépêchons-nous. Judith, Zoé, Rébecca et Savannah doivent certainement déjà m’attendre.
—    Attends, dit Claire.
D’une main délicate, elle repoussa en arrière une mèche de cheveux qui masquait son joli visage. Son regard posé dans le sien, elle ne put s’empêcher de lui dire :

—    Chérie, tu sais que je suis fière de toi. Je te l’ai déjà dit des milliers de fois sans doute, mais ne l’oublie jamais. 
—    Oh, on est pressé maman. Merci de me le dire, mais je n’ai pas encore fait des trucs de fou. Attends de voir lorsque j’aurai mon diplôme d’avocate ...
—    Je suis sûre que tu y arriveras. Certaine aussi qu’il me faudra prévoir une énorme boite de mouchoirs pour sécher mes larmes de joie ... 
—    Je ferai une méga soirée avec mes amies. Tu vois, ce genre de fête où tout le monde veut être de la partie. Un truc un peu VIP ... et je serai la reine de la soirée, bien évidemment ! 
—    Tout à fait ma belle ! Tu n’inviteras que les personnes qui te sont chères. 
—    Pas facile de choisir ... J’ai tellement d’amis que je crois qu’avec papa vous allez devoir louer une salle de réception.  Non, je sais ... un château ! dit-elle amusée.

Claire admirait cette aisance que sa fille avait à se faire des amis. Depuis sa tendre enfance, rien n’avait changé. À l’époque, lorsqu’elles se rendaient au square, Maeva du haut de ses deux ans attirait déjà tous les autres enfants présents. Autour d’elle se créait une sorte d’effervescence collective. À l’heure d’aujourd’hui, Claire constatait qu’elle possédait encore cette vertu immuable. Elle était toujours aussi populaire, aimée de tous, parfois même admirée.
Sa mère lui proposait d’inviter ses amies à la maison, mais Maeva préférait les voir en extérieur. Elle protestait : — « Non, c’est plus cool de sortir ». Son désir de faire la fête, de soif d’aventures et d’envie d’explorer le monde grandissaient au fur et à mesure des années.
 
—    Et sinon, qu’avais-tu prévu de faire avec tes amies ? relança Claire.
—    Shopping, voyons maman ! Dans dix jours, il y a le bal de fin d’année et il nous faut la tenue qui déchire tout.
—    Humm, j’imagine bien ... du shopping entre filles ! Pense à ce que te dirait ton père ...
—    J’ai dix-huit ans maintenant, je sais ...
—    Il commencerait sa phrase par : — « Attendez mademoiselle, dix-huit ans depuis une semaine et trois jours pour être précis ... »
—    Roooh, promis maman j’écouterai les conseils de papa. Ma robe sera parfaite. Pas trop sexy, pas trop courte, répondit-elle en riant.
—    J’ai hâte de voir ça, reprit Claire en souriant.
—    C’est bon, on peut y aller là ? Si ça continue, je vais finir par être en retard.
 
À la lueur du jour, Claire observait sa fille. Elle était devenue cette magnifique jeune fille, pleine d’assurance et d’ambition. L’avenir, Maeva ne l’imaginait pas sans son diplôme d’avocate en poche. Son idéal, un métier qui prônait ce puissant désir de faire respecter les lois. Elle avait cette éloquence, cet air de bien parler et de convaincre son auditoire. Tous s’accordaient à dire qu’elle serait faite pour exercer cette profession.
 Claire se souvenait de ce jour où les lycéens avaient tenu à s’opposer aux nouvelles réformes qui s’apprêtaient à être votées. Cette future loi aurait supprimé le caractère national de certains diplômes, exigé de la part des élèves de s’acquitter de frais exorbitants d’inscription à la faculté. Maeva, n’avait pas hésité une seule seconde. Elle affirma à Claire qu’elle serait l’élue. 
Alors même qu’elle ne détenait pas encore ce statut d’étudiante, elle fut selon ses dires, désignée pour être celle qui porterait leur voix. Il n’aura pas fallu longtemps afin qu’elle trouve son auditoire. 
Malgré cette posture délicate, elle ajouta tout de même de la musicalité dans son discours, réussit à convaincre le public et incarna à merveille la jeunesse des temps modernes. 
 
Vers seize heures, une fois leurs emplettes terminées, sa meilleure amie Kristen les raccompagnerait à la maison. Elle rentrerait immédiatement chez elle, Kristen n’aimait pas inquiéter ses parents et respectait scrupuleusement leurs recommandations. Le permis de conduire, elle l’avait réussi du premier coup. Maeva en ferait de même. L’examen prévu dans une dizaine de jours, elle avait hâte. 

Dans les magasins, elles avaient rencontré cette pauvre Marion, la fille la moins branchée du lycée. Celle dont personne ne souhaitait fréquenter de près comme de loin. Maeva la connaissait depuis le collège. De la cinquième à la troisième, destin ou fatalité, peu importe, elles s’étaient retrouvées ensemble. Bien sûr, elles ne s’adressaient jamais la parole. — « Bien trop différente, trop ringarde ... Pauvre fille ... » soulignaient la plupart du temps Maeva et ses copines. Comme les deux pôles d’un aimant, elles se repoussaient. 
Pourtant, Marion avait des points communs avec ces filles. Intelligente, douce et sensible sans outre mesure, elle aurait pu leur plaire. Elle avait l’âme d’une adolescente, voilà tout. 

Avec les autres, elle ne partageait rien. Toujours rejetée, à jamais seule. Cette solitude qui l’avait gagné peu à peu faisait partie de son quotidien. Résignée, elle n’avait plus aucune attente, plus d’espoir en vue. Sa vie se déroulait ainsi depuis de nombreuses années. Elle cessait de fuir, vivant ce rejet comme une fatalité.
Maeva ne l’enviait pas, elle l’évitait. Elle, d’ordinaire si populaire, ne comprenait que difficilement l’exclusion. Parfois même, elle se trouvait à l’origine de cette stigmatisation que Marion pouvait subir chaque jour. 

La semaine dernière, elle avait observé chez la plupart des gens un enthousiasme débordant, des cris et des pleurs de joie. Le responsable de tant d’émerveillements, les résultats du baccalauréat venaient d’être annoncés. Face au tableau d’affichage, Marion observait les listes avec lassitude. À côté de son nom, on pouvait y lire :
« Mention très bien avec félicitations du jury ». Pouvait-on rêver de mieux ? 

Oui, Marion faisait partie des bons élèves. Plus que tout, elle rêvait. Avec ses amis et comme tous les autres jeunes de son âge, elle fêterait cet évènement marquant dans sa vie. Un pas en avant vers le monde des adultes, elle célèbrerait sa réussite et le début de son indépendance.
Hélas, face à elle, il n’y aurait que son reflet. Son attestation de réussite en main, elle arpenta les rues environnantes observant les passants, la joie communicative de ces camarades et ce pur bonheur qu’ils partageaient tous sans modération. 

Cette soirée sera grandement festive, l’évènement de l’année ! Marion, elle, rentrerait simplement à la maison retrouver sa mère et Grisou, son chat. 
À son arrivée chez elle, Marion partit aussitôt s’installer dans sa chambre. Délicatement, elle ouvrit son sac de shopping et prit cette robe de satin qu’elle venait de s’offrir. Avec goût, sans besoin de l’avis d’une tierce personne, elle avait su la choisir. 
Pensive, elle se disait : — « Cette robe sera parfaite pour cette soirée ».
Minutieusement, elle se maquilla, s’admira. Elle souhaitait briller, scintiller comme les étoiles. On lui décernerait le titre rêvé de Reine du bal de l’année ! 
Toutes ses économies elle les avaient investies dans l’achat de ce foulard haute couture, l’accessoire indispensable afin que son vœu le plus cher se réalise. 
Soigneusement, elle réalisa un nœud. Installé autour de son cou, la douceur de la soie l’apaisait. 
En un geste un peu maladroit, elle se laissa glisser du tabouret. Et dans ce silence magistral, Marion partit dans un sommeil éternel. 
Elle avait tant rêvé être Maeva. Dans cette autre vie, elle le serait.
 
Tout prêt d’elle, Claire assise, tenait la main de sa fille au creux de la sienne. De son autre main, elle lui caressait son visage et poussait avec douceur cette mèche de cheveux rebelle qui osait masquer son regard.
Claire avait du mal à garder les yeux ouverts, tant les larmes qui coulaient à flot rendaient sa vision floue. Néanmoins, elle ne pouvait se résigner. L’espoir persistait. Marion reviendrait. 

Tout en se penchant à son oreille, elle lui chuchota : — « Chérie, tu sais que je suis fière de toi. Je te l’ai déjà dit des milliers de fois sans doute, mais ne l’oublie jamais. » 
Comment n’avait-elle pas pu pressentir ce qui venait de se passer ? Elle, si admirative de sa fille jolie, brillante à l’école, si parfaite ... Elle paraissait tellement heureuse. Incontestablement, Marion possédait ce don de persuasion. Claire avait cru à ce bonheur illusoire. 

— « Je suis sûre que tu deviendras avocate. Je suis certaine aussi qu’il me faudra prévoir une énorme boite de mouchoirs pour sécher mes larmes de joie cette fois-ci ... » susurra-t-elle à Marion. 
Sa fille serait avocate. Elle le méritait.
Puis tout à coup, un bruit de sonnette retentit. Claire sursauta. Son cœur se mit alors à battre la chamade. L’infirmière entra dans la chambre précipitamment.
Marion se mit à bouger. La phase d’éveil commençait.
Dans cette perte de conscience prolongée, Maeva avait bel et bien existé en elle.
Pourtant, au cours de cette expérience à la frontière du réel, Marion ne s’y trompait pas. Elle savait.

Désormais, elle ne rêverait plus d’être cette autre.
À l’avenir, elle savourera cette deuxième chance que la vie lui a donné. 
Celle d’être elle-même, Marion, à tout jamais.