RHINOCEROS




Julius, enfin, avait franchi la porte de la ville close, la ville fermée mais où chacun était admis.
Et d’autant mieux admis que le port obligatoire de la combinaison y donnait à tous l’apparence uniforme de rhinocéros, en un troupeau où se fondaient autochtones et immigrants.
Et puis aussi, il y avait le souffle du désert alentour qui donnait aux gesticulations de ces derniers pantins humains l’allure d’une caricature de solidarité.
Comme s’il s’était agi d’une ville où vivre librement.

Julius, lui, se souvenait.
Les derniers hommes du bunker serraient des mouchoirs dans leurs poings, sanglotaient, convulsions au silence.
Ne plus s’évader du palais de béton, cachot cloaque, pour des années ou des siècles.
Déjà les enfants réinventaient des jeux, lasérisaient les traîtres, s’affaissaient dans la poussière.
Regards sauvages, traqués, désintégrés des mères.
Et puis Robin était devenu fou, ils avaient dû l’abattre. Il en était resté une flaque rouge, lumineuse, dans ce gris universel, et le sang semblait ne jamais devoir coaguler, seule brillance obsédante.
Comme ces images étaient têtues !
Toujours les mêmes relents, et la flaque écarlate puis lentement noirâtre.
Et le silence, strié de hurlements, des hommes terrés, hébétés, dans ce lieu où ils apprenaient que l’horreur et la peur peuvent se mêler dans une même puanteur.

Derrière le hublot de son casque, Julius regardait cette ville comme oubliée du sinistre, avec encore des maisons et des arbres, où grouillait la vie.
Mais quand il se prit à imaginer entre ces gens des échanges de rires, la douleur revint se ficher dans son crâne. Lancinante.
Et toute réponse se fit trouble quand il essaya, une fois encore, de franchir le mur de la douleur à la recherche de questions et de réponses.
La non-vie du bunker sans cesse frappait aux vitres de sa mémoire, et sans cesse le rejetait dans l’horreur. Mais aucun autre souvenir, rien de l’avant-bunker ne se montrait jamais aux miroirs du passé.
Et tout essai de forçage le laissait pantelant, la pensée gravement trouble et une douleur folle plantée au centre du cerveau.
Une fois encore, la douleur s’amplifia dans les aigus, grimpa, stridula, s’installa. Jusqu’à l’absolument insoutenable.
Alors, ration de pilules épuisée, Julius ne put, encore une fois, que se résigner à vivre seulement au rythme de ses écouteurs.
Et chercher le mini-labo le plus proche. Vite.


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Cet étonnant mini-labo lui avait tout de suite procuré une intense sensation de paix.
C’était un lieu clair et tiède, ponctué d’une tendre musique.
Comme dans tout labo, on y ôtait sa combinaison, mais ici on croyait sentir sur la peau nue comme une fragrance printanière de brise douce. Une fontaine rocailleuse, des arbres, une mousse fraîche sous le pied.
Sous le dôme translucide, les amnésiques s’apaisaient sans comprendre pourquoi, et le tambour de l’oubli cessait de résonner dans leur tête.
Julius s’allongea sur le sol et se laissa bercer par la quiétude et la musique, jusqu’à un sommeil inconnu mais délicieux, pastel et rafraîchissant.

Lorsqu’il s’éveilla, il reconnut sans peine le décor habituel des mini-labos.
La parenthèse inattendue sous le dôme semblait bel et bien close et tout était dans l’ordre des labos des bunkers, ces labos où il avait subi les premiers enregistrements et reçu les premières pilules ainsi que ses écouteurs de combinaison.
Sans doute l’avait-on déposé sur ce matelas de caoutchouc, dans ce vaste dortoir aveugle.
Des électrodes étaient collées à son crâne, reliées comme celles de dizaines d’autres dormeurs à une énorme machine bourdonnante et complexe dont il apercevait cadrans et voyants sans rien en comprendre.
Et puis ce fut l’inévitable arrivée du médecin, juste dix secondes après son réveil. Cet inévitable regard glacé sur le corps de Julius, offert sur ce lit inconfortable. Et l’inévitable liste des questions habituelles, avant qu’on lui ôtât les électrodes colorées.
Bien sûr, il supporta le regard gris sur l’intimité de sa peau. Et bien sûr il répondit sans mentir sur sa vie, sur son amnésie et sur ses migraines.
Et maintenant il attendait sans impatience que l’autre eût fini de pianoter sur son clavier d’ordinateur portable.
Puisqu’ensuite il savait qu’enfin on lui remettrait les pilules qui seules parvenaient à endormir le sonneur qui frappait dans sa tête sur toutes les cloches de l’oubli.

Voilà. Le médecin précédait Julius le long d’un couloir livide et lui indiquait un casier tout près de la porte.
Sa combinaison, ou une autre exactement semblable, l’attendait, parfaitement pliée et parfaitement propre. Le casque à la corne de rhinocéros avait un hublot limpide. Et sur le tout trônait le petit flacon aux 28 pilules. Exactement, implacablement 28, depuis le premier bunker.
Robin, lui, en recevait 39 par semaine. Et un jour couleur d’horreur ils avaient dû l’abattre.
Julius se glissa dans la combinaison, ajusta le casque, empocha le flacon et brancha les écouteurs aux bips redevenus cristallins.
Alors la première porte du sas s’ouvrit, puis la seconde.
Et il plongea dans cette rue qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait vu dans le désert des alentours durant ses années d’errance.
Les feuilles des arbres se balançaient derrière son hublot.
Et Julius croisa des milliers de rhinocéros, pressés ou indolents, qui arpentaient les trottoirs bitumés et se saluaient même parfois de la main.
Flottait sur tout cela un parfum subtil et entêtant de parfaite étrangeté, de semblant d’humanité.


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Julius n’avait pas erré longtemps. A chaque sortie de labo, l’esprit était si serein et les bips des écouteurs si musicaux que tout chemin était évidence.
Ainsi avait-il poussé une porte verte tendrement baignée de lumière pour rencontrer la première femelle rhinocéros de sa vie, et cela sans hésiter, sans questions, sans même tenter une ébauche de souvenir de ce que pouvait être une femme avant les combinaisons et les écouteurs.
Et elle était là, nimbée d’un halo doré par un savant jeu d’ordino-spots, l’attendant, comme offerte, les bras ouverts et le masque à corne peint de couleurs vives.
Julius glissa silencieusement sa crédit-carte dans l’urne rouge, régla au maximum ses bips musicaux, et puis enfin il toucha de son gant le gant de la femme. Alors elle prit sa main et l’entraîna vers l’escalier jaune.
Du palier il vit une ombre se glisser à son tour face à la porte, les bras ouverts, dans la lumière dorée.
Ils arrivèrent à une porte que la femme poussa vivement, et ils entrèrent dans une pièce basse et minuscule. Le seul meuble en était un lit, curieusement équipé, sur lequel trônait comme un dôme de plastique semblable à un bunker qu’on aurait nettoyé jusqu’à l’étincelance.
Julius ne savait plus vraiment ce qu’il faisait ici, mais la vue du dôme lui fit avaler très vite une pilule, et il étouffa un peu sous son hublot.
La femme avait lâché sa main. Elle se glissa sous la forme en plastique, d’où émergèrent bientôt ses genoux d’un côté et sa poitrine de l’autre.
Julius alla au rythme des bips de ses écouteurs. Il se laissa tomber sur le lit et à son tour s’insinua sous le dôme, dans la même manœuvre qu’il avait vu faire à l’instant.
La femme ventousa les parois du bunker à leurs deux combinaisons, et Julius frissonna.
Puis, d’une main maintenant prisonnière du dôme, elle ouvrit les larges glissières de son vêtement, et celles de Julius.


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Jamais. Jamais Julius ne saurait trouver les mots pour raconter ce qu’il avait ressenti sous le dôme de la petite chambre.
Comme une irradiance brûlante et fraîche, un éblouissement symphonique, une illumination pastelle et tonitruante. Un indicible en plusieurs dizaines de dimensions éblouissantes.
Derrière le hublot de la fille, il avait vu défiler des paysages oubliés et des lieux ignorés, riches d’eaux vives et de parfums d’automne, ivres de vent et de feuillages bruissants, clairs et fragiles, embrumés de soleil et tremblants de rosée.
C’était neuf, et beau, et de toujours connu, comme ressuscité et perdu à la fois.

La fille n’avait rien dit. Il y avait juste dans ses yeux ces petits points de lumière palpitante.
Quand il n’était plus resté dans son hublot que ce regard au tendre soleil vibrant, elle avait déventousé les combinaisons et Julius et elle s’étaient extirpés du dôme, puis du lit, sans plus jamais se toucher.
Il était évident que la crédit-carte ne prévoyait aucune tendresse post-coït, et la fille avait très vite gagné la porte.
Mais elle s’était retournée longuement, avant de disparaître. Et ses yeux s’étaient faits plus clairs encore, plus vivants. Et Julius y avait vu cascader un torrent de montagne, frais, gai et très sage.

Il n’y avait personne dans le couloir quand il avait à son tour franchi la porte, personne dans l’escalier, et une silhouette inconnue figée dans une lumière dorée face à la porte quand il avait quitté la maison.

Julius s’aperçut alors qu’il avait, il ne savait quand mais pour la première fois, coupé les bips de ses écouteurs.
Et que ce qu’il ressentait ressemblait à une forme de bonheur, inconnue mais d’une puissance lumineuse.


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Julius ne comprenait rien à ce qui se passait pour lui ni à ce qu’il ressentait.
Mais il était bien forcé de constater qu’il marchait plus dignement, que son corps se redressait vers le ciel et que ses gestes se faisaient plus amples. Quant à son esprit, il le sentait plus libre, plus résolu, et surtout plus vivant.
Il n’avait pas reconnecté les bips, et ce silence semblait comme l’autoriser à penser enfin, à rêver même..
Et du fond du mutisme électronique, Julius croyait entendre des souvenirs de notes éparses et de mots envolés.
Cela faisait comme un tableau impressionniste dont il n’aurait pu distinguer que d’infimes fragments pointillés.
Mais il savait, avec une certitude nouvelle mais inébranlable, que peu à peu le tableau entier apparaîtrait dans toutes ses variations.

Julius avait glissé sa main dans sa poche, et il serrait presque convulsivement le flacon de pilules.
Devait-il aussi se délivrer de cela ?
Pour l’instant, la trêve semblait totale, et même le sonneur de l’amnésie ne tambourinait plus, bien que des souvenirs revinssent pour la première fois.
Mais la pilule précédente devait logiquement encore faire effet, et l’avenir ne ressemblait vraiment qu’à un immense point d’interrogation.
La main s’ouvrait et se fermait sur la fiole noire.
Robin recevait 39 pilules chaque semaine, et il y avait eu ce soir de folie rouge.
Julius se prit à trembler.

C’est alors que cela se produisit.
Julius tremblait, et tremblait de plus en plus violemment.
Ses dents en vinrent à s’entrechoquer. Il sentait une sueur glaciale et terrifiante glisser le long de ses tempes et de sa colonne vertébrale. En même temps, une moiteur épaisse l’étouffait, et un voile opaque se posait sur ses yeux.
Julius crut mourir. Ou tuer.
Il ne savait plus ni le lieu ni le temps.
Robin réapparut, à son heure ultime. Il regardait Julius, si intensément que cela faisait mal… et le doigt sur la gâchette… et Robin lasérisé, écarlate, pantelant. Inoubliable.
Il y eut aussi ce paysage, comme dans les yeux de la fille, si lumineux et aux parfums si doux.
Des hurlements d’enfants dans le premier bunker. Leurs regards vides, de béance et d’horreur.
Une musique grêle, sur une image de poupée à falbalas.
Et puis la vieille femme en noir dont un œil, sans fin, irriguait de larmes le visage, quoi que pût dire la bouche.
Il y eut le grain de peau, très lointain, d’une femme au sourire très doux et qui lui murmurait des sottises.

Et puis le jaillissement de la saveur d’une fraise éclatée sous la dent.


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Quand il reprit conscience, Julius était allongé sur un lit, sans combinaison, sans casque, sans corne de rhinocéros ni hublot. Juste vêtu d’un pantalon et d’une chemise un peu moites et rayés de bleu et blanc.
Dans ses narines et ses bras étaient plantés des tuyaux souples semblables à des serpents aseptisés. Une musique très douce flottait en sourdine, un flacon ouvert embaumait timidement la pièce.

Julius s’étira, écarquilla les yeux.
Dans quel musée l’avait-on déposé ?
Quel génie avait-il su recréer un tel univers dont il reconnaissait intuitivement la très ancienne authenticité ?
Avait-il gagné le paradis des souvenants, ou bien était-il relégué à jamais dans un espace de tous les dangers ?

Avant que ses questions pussent trouver d’autres mots, la porte grinça pour livrer passage à un visage plutôt féminin couronné d’un fichu blanc. Le regard maquillé vacilla face au sien juste avant que la bouche ne s’ouvre tout grand pour se refermer en silence. Et puis la tête et son col se retirèrent et la porte claqua, tandis qu’une galopade molle de semelles de crêpe s’éloignait dans ce qui devait être un couloir.
Se demandant s’il ne se trouvait pas transporté sur une autre planète méthodiquement aménagée, Julius admira l’irruption d’un gros homme livide qui s’essayait à un rictus au pied de son lit.
L’hypothèse nouvelle d’un changement de dimension spatio-temporelle laissa la place à l’idée que sans doute il était tout bêtement mort, et que le comité d’accueil de l’au-delà avait bien du mal à être à la hauteur. Julius ferma les yeux.

Alors une voix qui semblait être humaine se mit à débiter :
« Nous sommes ravis de voir que vous reprenez enfin connaissance, monsieur Julius Conte. Votre coma a été long, et les média comme votre famille étaient très inquiets. Mais maintenant tout va aller très bien. Vous serez vite sur pieds. Vous vous souvenez bien sûr que l’accident qui vous a amené ici et a tué hélas tous vos camarades de travail n’était que le triste résultat d’un dérapage informatique d’une probabilité de un sur un milliard, et que l’équipe dont vous faisiez partie a courageusement évité toute propagation externe. Vous pouvez donc témoigner que nul n’est en danger sur cette planète ni ne le sera avant des millénaires.
Bien sûr, le surgénérateur a été entièrement révisé avant son redémarrage.
Et Creysse-Malville reste une charmante cité qui attend impatiemment votre retour afin de vous honorer comme vous le méritez. »

Alors Julius rouvrit les yeux.
Et il les regarda.


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Et chacun, dans cette pièce, se demanda si parmi les autres il en était seulement un qui pourrait avoir plus peur que lui-même.