L’accident
 
Yohan ouvrit les yeux et les plongea dans ceux d’Elise.
-       Chérie, j’ai fait un rêve.
-       Raconte-moi tout.
 
    Nous étions en train de nous disputer, dans la voiture en Corse, dans la montagne. A propos de... Je ne sais même plus. Nous étions seuls sur la route, redescendant une crête. A un moment, j’ai tourné la tête vers toi et ai lâché le volant d’une main. Puis tu as crié, ton expression traduisait une panique immense. Sur le coup, je n’ai pas compris, j’ai redirigé mon regard vers la route. J’ai repéré ce que tu avais déjà vu avant moi, le virage. Il était impossible de bifurquer, nous allions trop vite et j’ai trop tardé. Nous avons dévalé la pente, ça tournait en tous sens. La ceinture nous a maintenu tous les deux mais les vitres se brisaient, mon portable valdinguait partout dans l’habitacle, de même que les paquets de mouchoirs et tout ce que tu as l’habitude de laisser traîner. On ne voyait plus que par intermittence le ciel et il devenait très difficile de distinguer le haut du bas. A un moment donné, j’ai dû perdre connaissance. Puis, je me souviens d’une chose, toi, réveillée, me parlant doucement, je ne comprenais pas ce que tu me disais. J’ai cru entendre un « va », j’ai cru sentir une caresse sur ma joue, et, plus tard, un claquement de porte. Quelques minutes ou quelques heures après, j’ai repris suffisamment conscience pour me rendre compte que j’avais soif. Une bouteille d’eau était posée au niveau de mon entrejambe entourée d’une multitude de tickets de caisse. Je me souviens d’avoir bu quelques gorgées avant de sombrer à nouveau. Et maintenant, me voici réveillé !
 
-       Même dans mes rêves, tu ne peux t’empêcher de me faire des papouilles, petite coquine ! ajouta-t-il.
-       Tu vois, même après des disputes, je suis toujours là pour toi ! J’ai fait un rêve similaire. Si tu veux, je te raconte la suite.
-       Oh oui, je veux savoir !
 
    Je vais reprendre un peu avant là où tu t’es arrêté. Après avoir dévalé la pente, la voiture s’est retrouvée à l’arrêt complet, comme par miracle, sur ses quatre roues. J’étais sonnée mais j’ai repris connaissance assez rapidement. A travers le pare-brise étoilé, je ne voyais pas grand-chose. Cependant, j’étais sûre d’un truc : nous avions atterri au milieu de rien, très en contrebas de la route, loin de toute trace d’activité humaine. De la poussière avait pénétré en masse dans l’habitacle ce qui me provoquait de grosses quintes de toux. Je me suis tournée vers toi. Tu n’avais pas l’air conscient. J’ai essayé de t’éveiller, de voir si tu allais bien, du moins, le mieux possible. J’ai été rassurée de sentir ta respiration, faible mais régulière. Tu saignais de la jambe, sûrement à cause d’un bris de glace. J’ai attrapé tant bien que mal mon foulard à l’arrière et l’ai serré très fort contre ta cuisse. Ensuite, j’ai sorti mon téléphone de mon sac pour appeler les secours.
    Comme on pouvait s’en douter, il n’y avait pas le moindre réseau, même pas « appel d’urgence uniquement ». Je ne voyais qu’une option, partir à pied à la recherche de la route. Avec un peu de chance, je pourrais appeler de là-bas. Le top serait de rejoindre le chemin d’un village. On en avait croisé un peu de temps avant l’accident. J’ai ouvert ma portière et sondé le paysage à 360°. Il y aurait beaucoup à marcher et à grimper même. Le dénivelé était important et le chemin, contrairement aux sentiers de randonnée, n’était ni balisé, ni dégagé. J’étais en claquettes, je ne serais pas allée bien loin ainsi. J’ai dû décider à contrecœur de t’emprunter tes baskets. Tu as peut-être senti que je te les avais enlevées des pieds. Je n’avais pas le choix, toutes nos affaires étaient à l’hôtel et, de toute façon, tu n’étais pas capable de marcher. Je t’ai pris tes chaussettes également. Je culpabilisais de te laisser ainsi mais je n’avais pas d’autre option. Tes chaussures étaient un peu trop grandes pour moi mais c’était toujours plus prudent que de remonter la pente en claquettes.
    Un autre problème de taille se posait : l’eau. J’en aurai besoin pour rejoindre la route, en plein soleil, par trente degrés. Mais, toi aussi, tu pouvais avoir soif, d’autant plus qu’il faisait une chaleur étouffante dans l’habitacle. Nous n’avions qu’une bouteille d’un litre et demi qui traînait dans le coffre. C’est avec un immense soulagement que j’ai repéré la petite bouteille vide qui reposait dans la glissière de ma portière. Tu te souviens ? Typiquement mon défaut contre lequel tu râles le plus souvent, mon côté bordélique procrastinatrice. Cela nous a bien aidé pour une fois. J’ai transvasé de l’eau dans la petite bouteille vide et j’ai gardé le plus gros pour moi. J’en avais besoin pour avoir une chance. Tu n’aurais rien à manger mais tu aurais au moins de quoi t’hydrater un peu.
    J’étais prête à partir quand une idée m’a traversé l’esprit. Si tu reprenais conscience... J’avais peur que tu paniques, seul dans la voiture sans me voir à proximité. Je t’ai parlé dans l’oreille, je t’ai dit que tout irait bien, j’ai caressé ta joue. Mais je n’étais pas sûre que les informations te parvenaient. Je voulais une trace écrite. J’avais un stylo mais pas de papier vierge. J’ai donc ouvert mon portemonnaie et sorti tous mes tickets de caisse. J’ai commencé à écrire sur le premier, que je partais, pour mieux revenir, pour te sortir de là. J’en écrivais trop, cela ne rentrait pas, il a fallu que j’en utilise un autre puis un suivant. C’est pour cela que tu t’es réveillé au milieu d’une bouteille et de plein de tickets.
    Le temps était venu, je te laissais, là, inconscient, il le fallait. Ta survie dépendait de ma rapidité à prévenir les secours. Je n’ai jamais marché aussi vite. J’avais mal partout. Les ronces me griffaient les mollets sans aucun scrupule, mes muscles devenaient de plus en plus douloureux, le soleil cognait contre ma nuque, mais peu importe, je fonçais. J’ai vidé ma réserve entière d’eau. Je ne m’arrêtais même pas pour boire, je conservais mes jambes en mouvement tout en manquant de m’étouffer pour me réhydrater, mais peu importe. Il fallait que je rejoigne la route, et vite. Je n’ai même pas pris le temps d’observer, d’admirer le paysage, sauvage, probablement d’une beauté sans pareille, il fallait que je m’active. Les jambes en sang, pleines d’épines, je rejoignis la route. Hélas, toujours pas de réseau. J’eus la chance de croiser une voiture qui m’a amenée au dernier village croisé, j’ai frappé à toutes les portes jusqu’à ce que quelqu’un m’ouvre. Cette vieille dame, vêtue de noir... Elle n’avait pas l’air commode. Pourtant, elle a couru vers son téléphone fixe quand elle a compris. Elle m’a dit que les secours étaient prévenus, qu’ils allaient arriver en hélico. J’ai sauté de joie. Je lui ai dit qu’il fallait que je rebrousse chemin. Elle a voulu m’en empêcher. J’ai refusé, je voulais être avec toi quand ils arriveraient. Quand elle a compris que rien n’y ferait, elle m’a donné une bouteille d’eau pleine, des petits gâteaux pour la route et reconduite au virage. Je n’ai jamais dévalé une pente aussi vite, même en ski ! Et pour cause, je suis d’habitude prudente. Mon envie irrépressible de te rejoindre m’a poussée au-delà de la peur et du rationnel. J’ai fini par tomber après une erreur d’appuis. Mon rouli-bouli m’a permis de gagner quelques mètres et en plus, j'en sortais indemne. J’ai entendu l’hélico qui approchait, je me suis relevée, j’ai persévéré. La voiture n’était plus très loin. La voiture, ce qu’il en restait du moins. Dans un dernier sprint, je t’ai enfin rejoint. Tu respirais encore, c’était un miracle. J’ai vu que tu avais bu un peu d’eau, le niveau avait baissé. Les secours étaient là, j’étais rassurée. C’est ici que nous nous retrouvons maintenant.
 
-       Et bien ! Tes rêves sont d’une incroyable précision !
-       Ce n’était pas un songe...
-       Mais si, voyons ! Un truc pareil, ça n’arrive à personne. C’est d’ailleurs extraordinaire que tu aies rêvé de la même chose !
-       Crois-moi, puisque je te le dis...
-       Mais...
-       Regarde autour de toi.
 
    Yohan s’exécuta. Il avait complètement fait abstraction de la chambre sans style, blanche, remplie de gadgets électroniques. Le seul élément décoratif était un fauteuil, figé dans le temps, peu confortable, sans esthétique aucune. Yohan n’avait même pas entendu le bip-bip régulier qui jouait les battements de son cœur.
-       Ce n’est pas notre chambre...
-       Non.
-       Où est-on ?
-       A l’hôpital, chéri. Cela fait deux semaines que tu es dans le coma, suite à l’accident...
-       Deux semaines, balbutia-t-il.
-       Mais c’est bon, tout va bien maintenant mon cœur, ils t’ont opéré, tu es ré-pa-ré ! ajouta-elle avec un grand sourire.
-       Réparé, répéta-t-il.
-       Il a fallu plusieurs interventions chirurgicales, pour te garantir de reprendre une vie normale. Il faudra de la rééducation, bien sûr, mais tout ira pour le mieux.
-       Rééducation...
-       Mais, je suis là chéri, tout ira bien, ne t’inquiète pas !
 
    Sa femme était si fantastique. Un vrai ange gardien, toujours présente pour le meilleur et pour le pire, un amour.
 
    Yohan ouvrit les yeux. La voiture était fracassée, à cause de son inattention, de son impulsivité. De la fumée s’échappait du moteur. Il tourna la tête vers sa femme. Elle était inconsciente. Il prit son pouls, s’acharna pendant de longues minutes. Elle était... morte. Tout cela à cause d’une dispute pour un sujet futile. Peu importait qu’elle fût bordélique, maintenant, elle n’existait plus... Loin au-dessus de sa tête, un grondement de moteur se rapprochait. Les secours arrivaient. Il n’avait subitement plus aucune envie d’être sauvé...
 
J. Kahlan