A la fin du cours, Anton s’empressa de sortir du bâtiment, traversa le pont de la bourse, longea le zoo, et poursuivit son chemin vers le jardin botanique de Saint-Pétersbourg. Les rues étaient encore nappées par endroit de petits monticules de neige, d’un blanc-beige douteux, qui faisaient penser à de petites meringues sorties du four.
 
En cette fin du mois de mai, la température s’était bien adoucie et la Neva, le fleuve qui traverse la ville, avait enfin dégelé, reprenant peu à peu sa belle couleur d’un bleu profond aux reflets uniques.
L’hiver 2017 avait été particulièrement rude, avec près de 6 mois d'enneigement et des températures jamais enregistrées depuis 120 ans, d’après les journaux télévisés. 
 
Il pénétra dans l’enceinte du parc qu’il fréquentait depuis tout petit et dont il connaissait parfaitement chaque recoin, en grande partie grâce à son père avec qui il partageait une passion déraisonnée pour les plantes. Ce dernier, botaniste accompli et reconnu, parcourait la planète, tel un infatigable chercheur d’or, à l’affût de spécimens inconnus, caressant l’espoir de découvrir la perle rare au détour d’un chemin.

Anton emprunta la section de l’orangerie et entra dans la serre N°15 qui abritait une magnifique collection de fougères. C’était un endroit magique et luxuriant où de larges feuilles verdoyantes et élégantes s’entremêlaient dans une sorte de ballet exotique. Son regard fut soudain attiré par de petites fleurs fuchsia organisées en corymbes et encerclées par de délicates fleurs d’un ton rose pâle.  Il mit du temps à identifier la plante qu’il n’avait jamais vue dans ce parc. Il semblait s’agir d’un hortensia, ‘hydrangea serrata oamacha’, dit aussi « thé du Bouddha ».
Il regarda autour de lui pour s’assurer qu’il était hors de vue du gardien, et se baissa pour décrocher quelques feuilles, en prenant bien soin de ne pas abimer la plante. Il les glissa dans sa poche et poursuivit sa promenade.

En fin d’après-midi, il rentra dans son petit appartement du district de Kirov. Il était fatigué mais heureux. Après une journée harassante de cours théoriques, sa balade dans le parc l’avait ressourcé.
 
Anton poursuivait des études de mathématiques avancées à l’Université d’Etat de St Pétersbourg, en première année de Master. Il se demandait encore comment il avait pu être accepté dans cette prestigieuse Université. Certes, il avait toujours été plutôt bon en mathématiques mais ne faisait pas partie des plus doués de cette discipline. Il en venait à penser que le nom de son père avait peut-être joué un rôle, ce dernier ayant été professeur renommé en biologie végétale dans cet établissement, avant de rejoindre le fameux Institut botanique Komarov.


Anton se mit à penser à l’examen important qui l’attendait le lendemain dont la note était décisive pour son passage en seconde année. Il portait sur le cours de théorie de la perturbation des équations différentielles et des systèmes dynamiques. Toute une histoire…
 
Il se demandait pourquoi il n’avait pas choisi la biologie ou l’agronomie pour faire le même métier que son père, comme ce dernier l’en avait lourdement incité.. Peut-être justement, un brin de fierté ou de volonté d’affirmation personnelle dans ses choix, en opposition au parcours de son brillant papa.
 
Il se mit à réviser jusque tard dans la nuit lorsque la faim le tirailla. Il engloutit quelques scones et se prépara une petite tisane, avec les feuilles issues de sa précieuse récolte de la journée. Il les mit à infuser à 80°, couvrit sa tasse durant trois minutes et ôta le couvercle. Un incroyable parfum s’en échappa. Il porta l’infusion à ses lèvres, souffla pour refroidir le breuvage et se délecta de cette tisane naturellement sucrée à l’arôme subtil de réglisse.
Il s’allongea, ferma les yeux et alors qu’il se promettait de récolter d’autres feuilles dès son prochain passage dans le parc, il s’endormit…
 
Au petit matin, il se réveilla avec une impression bizarre de fatigue, comme s’il avait travaillé toute la nuit. Il se rappela avoir beaucoup rêvé, et étonnamment, il se souvenait de tout. Chaque détail était parfaitement clair, et ordonné dans sa tête. Il prit un papier et retranscrit le tout fidèlement, sans réfléchir. Il s’agissait d’une suite de formules et équations qu’il n’avait jamais vues en cours. Il se dit alors que son cerveau lui jouait des tours, et il jeta les deux feuilles de papier qu’il venait de griffonner.
 
Il se rendit sur l'île Vassilievski pour rejoindre l’Université, grimpa en courant les deux étages du bâtiment et entra dans l’immense amphithéâtre Nicolaï, l'un des plus beaux et plus anciens amphithéâtres de la fac. Il se fraya un passage dans l’allée du haut, et s’assis à côté de Sasha, son meilleur ami. 
Leur professeur, Monsieur Rysorsky, se tenait en bas de la salle, debout devant son petit pupitre de bois, lunettes sur le front, scrutant les derniers arrivants.
 
-        Dépêchez-vous ! asseyez-vous en silence et prenez des feuilles vierges, dit-il d’un ton impatient. Et que le dernier ferme la porte, les absents auront zéro, cela fera plus de place pour les secondes années ! 


Anton avait les mains tremblantes, comme à chaque examen important.
Monsieur Rysorsky écrivit le sujet au tableau. Une phrase courte, simple et précise, mais qui appelait paradoxalement à une réponse longue et complexe.


Anton réfléchit un moment, le regard dans le vague, puisant dans sa mémoire. Rien ne vint. Une heure passa, il avait commencé plusieurs phrases, raturé, réécrit, puis raturé à nouveau. 
 
Le professeur rappela d’une voix qui les fit sursauter :   il vous reste une heure.

Anton était livide, incapable d’écrire quoique ce soit. Il se sentait seul, au milieu du silence de la pièce, entouré de ses camarades, tous plus absorbés les uns que les autres par la rédaction de leur copie.

- Une demi-heure ! il est temps de conclure, dit Monsieur Rysorsky avec un rictus de contentement. 


Anton imagina alors comment il allait annoncer à son père qu’il ne passerait pas en seconde année, en argumentant mentalement que c’était un mal pour un bien, qu’il allait enfin pouvoir entreprendre des études de biologie ou de botanique, et qu’il finirait naturaliste ou botaniste renommé.


-         Plus que 15 minutes !  la voix de Monsieur Rysorsky retentit dans l’amphi.
 
 Anton tressailli et sortit subitement de sa rêverie.  
 
En un éclair, il revit tout ce qu’il avait écrit le matin même, à son réveil. Sa main se mit alors à débiter des nombres, des phrases, des équations, d’une écriture rapide, automatique, déchainée ; Il ne pouvait plus s’arrêter. Il ne connaissait pas d’avance la teneur de la phrase suivante, il écrivait, mot après mot, chiffre après chiffre, sans réfléchir.

- Terminé !! posez les stylos, et veuillez faire passer vos copies jusqu’en bas de l’amphi.

Anton obtempéra. Il n’avait pas eu le temps de relire ce qu’il avait écrit, ni d’en comprendre le sens. Incroyable, pensa-t-il... Qu’est-ce qu’il m’arrive ? La tisane m’aurait-elle provoqué des hallucinations ? Et si je m’étais trompé en croyant reconnaitre cette plante ? Bon, le côté positif c’est que je n’ai pas rendu feuille vierge, se rassura-t-il.
 
La semaine suivante, le professeur Rysorsky rendit les copies. Anton était anxieux. Il n’avait pas voulu regarder la correction du devoir en rentrant chez lui, tant il avait été perturbé par son comportement lors de l’examen.
Sasha reçu sa note en premier, 13 sur 20, il était satisfait, il n’en espérait pas tant. Vint enfin le tour d’Anton. Sur sa copie on pouvait voir, du fin fond de la salle, un zéro en rouge suivit d’un point d’exclamation, entouré d’un cercle pour bien souligner la note. Anton était abasourdi. Il avait espéré au moins un 5, ou un 6, ce qui n’aurait pas changé grand-chose à son avenir, mais qui aurait été moins humiliant.
Sasha lui fit remarquer qu’en bas de page on pouvait lire « Venez me voir après le cours ». 
-        - Tu auras au moins eu cette chance, ironisa-t-il, en général il n’accorde jamais d’entretien. 

Anton attendit patiemment la fin du cours, et alla voir le professeur. Il commença par lui dire qu’il était désolé, qu’il avait pourtant bien révisé, mais qu’il avait des soucis ces derniers temps, bref des banalités d’excuses en tout genre. 
Le professeur l’interrompit :
- Je ne sais pas ce qui s’est passé lors de cet examen, mais ce qui est sûr, c’est que ce que vous avez écrit, Monsieur Trovitch, n’a rien à voir avec le sujet, ni même avec mes cours !  Mais pourquoi diable avez-vous inventé des choses pareilles, une page blanche aurait suffi !  
Anton ne sut quoi répondre. Il hésita puis lança : je n’arrive pas à m’expliquer ce qui s’est passé Professeur, j’ai eu un flash et j’ai écrit sans réfléchir au sens de mes phrases. Je suis désolé de vous avoir fait perdre du temps.
Le professeur, décontenancé, répondit : bon...bon, compte tenu de vos résultats de l’année, je vais reprendre votre copie pour l’étudier de plus près et essayer d’en tirer quelques points de rattrapage. Sur ce, il lui prit la copie, et tourna les talons.

En rentrant chez lui le soir, Anton était dépité. Cherchant un mouchoir dans sa poche, il tomba sur trois feuilles de thé du Bouddha a demi séchées.  Tiens, se dit-il, on va voir si cette plante est responsable de mon délire ou si je deviens fou. Il se concocta une nouvelle tasse et la but avidement.
La nuit fut de nouveau vivement agitée. Il avait fait une multitude de petits rêves désagréables qui s’apparentaient plus au cauchemar, et dans lesquels une série de numéros revenait régulièrement.  Il se réveilla épuisé. N’ayant pas cours de la journée, il sortit prendre l’air.
En passant devant l’office de la loterie nationale, il tomba sur une affiche incitant à jouer au GosLoto 6/45, loterie très populaire en Russie. Il décida alors de tenter sa chance en cochant les numéros dont il avait rêvé, en se disant béatement que s’il gagnait, cela pourrait lui permettre de financer ses nouvelles études sans l’aide de ses parents. Il avait sa fierté tout de même.

Il s’arrêta ensuite dans un café et y passa le reste de la journée, avalant une demi-douzaine de vodkas pour oublier son échec de la veille.
Pour rentrer chez lui, il prit un raccourci en passant par une petite ruelle sombre et étroite. Il croisa deux jeunes garçons aussi ivres que lui qui le bousculèrent violemment. Anton leur lâcha : hé, pouvez pas faire attention !! Ceux-ci se retournèrent surpris et se mirent à le frapper sauvagement, sans discontinuer pendant d’interminables minutes, puis partirent en courant en embarquant son sac à dos.
Il se réveilla dans les brumes le lendemain, dans une chambre d’hôpital, le nez cassé et souffrant de multiples contusions.

Son voisin de chambre avait allumé la télé ; Il vit alors défiler sous ses yeux les numéros qu’il avait joués au GosLoto ! Son cœur se mit à battre la chamade puis s’arrêta soudainement lorsqu’il se souvint que le billet était dans son sac à dos…qui avait disparu ! Le montant de la cagnotte s’élevait à 90 millions de roubles*. Au lieu de toucher le gros lot, il venait de toucher le fond. Maudite tisane, maugréa-t-il.

Un mois s’était écoulé depuis cet incident, Anton avait déjà pris tous les renseignements pour s’inscrire à l’institut de botanique, et ses parents avaient plutôt bien pris les choses. Malgré une plainte déposée à la police, il n’avait pas pu remettre la main sur son sac à dos. De toutes manières, ses agresseurs n’avaient même pas pris la peine de savoir si le billet était gagnant, et la cagnotte avait été remise en jeu pour les tirages suivants.

Il se prépara à sortir, lorsque son téléphone sonna :

-        - Professeur Rysorsky à l’appareil. Je dois vous parler c’est important. Retrouvez-moi à l’Université à 14 heures précises.
Très intrigué par ce message, il se rendit sur place, et fut rapidement entouré d’une cohorte de scientifiques renommés, Professeur Rysorsky en tête.

-        - Monsieur Trovitch, nous vous attendions ! Nous avons le plaisir de vous informer que votre démonstration a apporté la preuve de l'hypothèse de Riemann ! Les experts de l’Institut de Mathématiques Clay ici présents sont formels : vous venez de résoudre parfaitement et sans ambiguïté cette conjecture qui fait partie des 7 problèmes du prix du millénaire, réputés insurmontables ! L’institut est heureux de vous remettre la somme d’un million de dollars de récompense pour votre travail !!
 
-        - Toutes mes félicitations Anton, glissa son professeur, avec un clin d’œil d’approbation.  
Anton resta sans voix. L’un des experts lui posa alors la question qui brulait les lèvres de tous les scientifiques présents :
-        Comment avez-vous donc fait pour résoudre cette énigme ??
Anton failli parler du thé du Bouddha, mais répondit seulement, « j’en ai rêvé ».
 
  
 
*l’équivalent d’un million d’euros