Quoi qu’il advienne…


Il est là. Il est là, simplement, assis modestement dans son vieux short rapiécé. Une brise   légère soulève la mèche qu’il porte sur le front voilant quelque peu son regard bleu qui fixe un souvenir, une idée, un reliquat de pensée, quelque part, là-bas, vers l’horizon. Cependant, aucune expression ne vient altérer son visage résolument lisse. Il est beau, complètement absorbé, peut-être perdu dans un songe. 
Voilà qu’ Elle discerne un léger frémissement de sa lèvre supérieure. Sa bouche fine s’ouvre doucement. Va-t-elle en sortir quelques mots? Non, rien, rien ne s’échappe. Tout reste en lui, à l’intérieur de cette tête, contenu obstinément.  
Elle pourrait le regarder pendant des heures espérant de sa part, un mot, un bruit, un geste, un mouvement, une action, sa réaction. Elle l’admire son héros sans cape. Elle ressent au plus profond de son âme, de son cœur, la grande joie d’être à ses côtés. C’est comme une chaleur, douce, vive, réconfortante. A cet instant, Elle souhaite qu’il quitte cette inertie, qu’il y prête attention. A-t-il entendu sa requête que le voici qui se retourne?
Elle frémit, subjuguée, impressionnée par cet aura, ce charisme. Il est solaire, Elle est éblouie. Est-ce qu’il lui lèguera sa grande puissance? Cette force, ce pouvoir inné? Marchera-t-Elle sur ses pas? 
Il sourit, confiant. Posément, il tend vers Elle une main rassurante, pommelée d’éphélides. Ses doigts se tendent et se plient en un appel encourageant. Ses prunelles pétillantes, reflétant le bleu azur, l’invitent à le rejoindre.
Ses jambes courtes et potelées éprouvent quelques difficultés à se déplacer. Parfois, les herbes hautes, mouvantes, entravent sa progression, tant son champ visuel semble réduit. Elle se sent maladroite et conserver son équilibre en permanence  lui demande de grands efforts. 
Lui reste attentif, vigilant à chacun des minuscules pas exécutés dans sa direction. Il approuve et encourage l’évolution d’hochements de tête appuyés. Aucun son ne vient briser ce silence religieux, ce moment suspendu. Parfois, il tend les bras, anticipant la chute irrémédiable de ce jeune corps. 
Et pourtant, Elle tombe mais suffisamment mollement, dans un ralenti presque calculé pour qu’il n’intervienne pas. Son derrière rembourré amortit la chute. Le réflexe est juste mais la mine est interrogative. Ce n’est pas la douleur qui tord sa bouche en un rictus ridicule, c’est la peur, celle de ne pas se sentir à la hauteur de ses espérances, celle de ne pas être aidée, celle de se sentir abandonnée. Lui rit, emplissant de notes gaies et communicatives leur univers. 
Il ne retient pas cette  erreur de parcours, il applaudit le courage de faire face, de se relever et d’avancer.
Boostée, le cœur galvanisé d’une joie immense, Elle reprend possession de ses petites échasses, fait travailler les muscles de ses cuisses, se remet debout et pas après pas continue son chemin. L’effort consenti lui vaut un bravo audible, franc et reconnaissant.
Quelques mètres. Un mètre. Des centimètres. Surtout ne pas relâcher l’attention, surtout ne rien lâcher, jamais.
Et tandis que d'innombrable hirondelles zèbrent le ciel, un minuscule jupon blanc s’envole jusqu’au soleil.  
*



La salle est bondée, noire de monde. A cette heure tardive, tous les convives sont arrivés. Le repas, exclusivement des produits du terroir, fromage, pain et vin, est depuis longtemps consommé. Pas de tralala, pas de chichi, le naturel, tant de les moyens de recevoir que d’être invité.  
Des gens connus, inconnus, parlent, s’esclaffent de tous les côtés. Fréquemment, ils s’arrêtent  à sa hauteur et le congratulent, portant à leurs lèvres, le verre qu’ils ont préalablement soulevé à sa santé. 
Voilà que la nuit tombe. Naissant de la boule à facette, des milliers de couleurs vives scintillent, éclairant la piste de danse comme de petites lucioles. Les corps swinguent, s’enlacent, se tordent, s’ébrouent, se secouent, se quittent, se jettent, se repoussent, haletant, suant, frénétiques, énergiques, électriques. L’alcool désinhibe les timides qui, heureux, libérés, exaltés se joignent d’un pas décidé à la houle mouvante. 
Elle est assise. Elle observe. Elle analyse. Soudain, Elle reconnaît cette rythmique. Les notes   jaillissant de la guitare, du piano, de la caisse claire appellent à la révolution. “The warden threw a party in the county jail…”. A son comble, l’excitation se meut en folie. Le King, le rockeur au visage d’ange, c’est leur génération! Sans hésitation, attirés comme des aimants, les couples se forment, les conjoints se rejoignent, célébrant dans une communion musicale, leur jeunesse retrouvée. 
Elle se lève. Elle s’approche. Elle tapote doucement  son épaule qu’elle atteint sans difficulté. Il se retourne, il comprend et la suit.
Familiers à l'exercice, riant à pleines dents, le cœur virevoltant de tendresse, ils exécutent les pas à six temps. Elle connaît maintenant le mouvement suivant. D’un coup d’avant bras, il imprime à son corps une rotation, la faisant devenir toupille. Dans le tourbillon de ses émotions, sa main à nouveau dans la sienne, Elle réalise combien le bonheur est grand à ses côtés. 
*



Assis dans le fauteuil aux coussins moelleux, il pleure, pour la première fois, sans doute. Le roulis lent des larmes laisse sur son visage, un sillon nacré, chaud, libérateur. Une pénombre douce enveloppe la chambre. L'atmosphère légère et sucrée ressemble à celle de la barbe à papa.  Sur la table de chevet, une petite lumière nimbe d’un timide halo, un minuscule bonnet de coton blanc. Elle quitte le sein chaud, inclinant légèrement la tête. Le visage de sa mère est apaisé, calme, serein. Peau contre peau, cœur à cœur, repues et épuisées par le travail dantesque qu’elles ont accompli pour se rencontrer, elles s’endorment. Leur respiration synchrone emplit la pièce.
Il s’avance, priant que ses gestes lourds, patauds, imprécis, ne viennent entraver de bruits incongrus, le silence bienfaiteur. Goulument, il la croque des yeux, l’enveloppe de son âme, et conçoit que ce petit bout, attendu neuf longs mois, est un diamant pur. 
Alors, il se penche, lentement, bloquant sa respiration pour plus de précision et avance une main légèrement tremblante d’émotion, qu’il dépose sur la jeune tête. Les cheveux noirs de jais, hirsutes et fins comme de la paille offrent à ses doigts calleux un réconfort soyeux.
Dans le creux de l’oreille de sa belle, il dépose, imperceptiblement, un “Merci pour cette petite fille” d’une infinie tendresse.
Grâce à elle, le voici amoureux pour la seconde fois. De joie, il pleure.
*



Elle sent la fierté étirer ses épaules vers l’arrière, bomber son torse, maintenir sa tête droite. Des badauds ralentissent en passant à sa hauteur, impressionnés. Du haut de ses six ans,  elle trône sur la haute selle de l’engin, les jambes ballantes dans le vide. Sage, imperturbable, patiemment, elle attend. 
Le voilà! Son petit cœur tressaute. Il arrive en foulant le sol de pas décidés.  La tenue de cuir qui enveloppe d’une seconde peau son corps fuselé, rappelle l’ armure d’un chevalier. Il tient le casque d’une main mais le dépose en chemin.  
D’un habile et précis lancé de jambe, il enfourche à son tour la bécane rouge qu’il déleste de sa béquille d’un coup sec du pied gauche. Lentement, il arque le buste et dépose les mains sur les poignées, enveloppant de ses bras, la chair de sa chair. Il la protège, toujours. Clic, clic, le coup de jambe est vif, porté avec force et n’oppose aucune résistance. Le moteur vrombit. Elle aime cette pétarade qui emplit ses oreilles.
Délicatement, pour ne pas risquer de les déstabiliser,  Elle pivote le buste, scrute le visage rassurant qui d’un clin d'œil appuyé annonce le départ. Mue d’un coup d’accélérateur, la roue arrière fulmine dans les cailloux, faisant rugir l’engin. La manette de frein lâchée, et la moto s'élance sur la route à pavés imprimant aux deux corps, une multitude de vibrations. 
Elle ferme les yeux, ses petites mains à peine posées sur les avant-bras de ce héros sans casque. Le vent ébouriffe ses cheveux fins.  Elle se sent parfaitement bien, heureuse, libre. Lui est à jamais invincible. 
*




  • Et ensuite?  
  • Ensuite, et quoi qu’il advienne, mon Père est là, dans l’impalpable, dans l’infiniment petit, dans l’infini, dans l’air que je respire, dans le souffle que j’expire, dans le ciel toujours aussi bleu. Régulièrement, quand le jour, je ne discerne pas sa présence, alors le soir, il vient me saluer et me délivrer son message. Il a fait de mes rêves sa maison. 
  • Et après?
  • Pour me réveiller, j’ai enfin cessé d’ouvrir les yeux!




FIN