Ce matin-là était comme tous les autres. Il commençait avec les mêmes rituels depuis mon accident de voiture. Après avoir pris mon petit-déjeuner, je me dirigeai vers la salle de bain. Approchant mon visage du miroir, près, encore plus près, de plus en plus près, j'étais comme hypnotisée, plongée dans mon propre regard. Dun seul coup, je sentis un courant d'air froid passer au-dessus de mes épaules, alors que rien n'était ouvert chez moi. Ensuite, je me sentis happée comme si je quittais mon enveloppe charnelle. Prise dans un espèce de grand huit, je bougeais dans tous les sens, à l'endroit et à l'envers. Arrivée au pied d'un toboggan, je me sentis déposée dans une pénétrante obscurité. Après quelques secondes, un écran s'alluma, comme au cinéma. Je compris alors, que je me retrouvai de l'autre côté de mon miroir. Et quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me vis entrer dans cette pièce de la maison, au ralenti. Je me suis revue approcher du miroir, près, de plus en près. A ce moment-là, mon cœur battait de plus en plus vite et de plus en plus fort.
Une toute petite voix se mit à chuchoter. Elle me murmurait quelque chose que j'avais beaucoup de mal à entendre et à distinguer, mais je cru comprendre:
- Qui es-tu?
Cette voix, venue de nulle part et partout à la fois, n'arrêtait pas de répéter cette question, en boucle et dans toutes les langues. Au moment même où je me la suis posée, en Français, à haute et intelligible voix, le miroir se subdivisa en plusieurs petits écrans. Je fus assénée par une multitude d'images, des scènes de mon existence et des signes concentriques. Tout se bousculait et je ne savais plus où donner de la tête. Tout se mélangeait et m'abrutissait. J'avais l'étrange impression que les écrans voulaient me faire avaler toutes ces images, tel un gavage. De plus, la personne que je regardais dégageait quelque chose de bien différent de ce que je pouvais ressentir au plus profond de moi.
Ce pourrait-il que cette personne soit quelqu'un d'autre?
Complètement déboussolée par toutes ces images qui virevoltaient dans mon esprit, je sentis mon cœur ralentir et je commençai à défaillir. Comme si mon corps me plantait, comme un ordinateur qui se mettrait en sécurité ou des piles qui se seraient déchargées. Je ne pus résister, je n'avais plus de force. Je me laissai donc tout doucement tomber par terre, entièrement vidée.
Après quelques minutes, je repris conscience. j'ouvris de nouveau les yeux, comme si je m'étais réinitialisée ou rechargée. Toujours de l'autre côté du miroir, je vis mon double qui s'était rapproché. Attirée par une force incompréhensible, je fis de même, de mon côté. Ce fut grandiose, je ressentis quelque chose d'incroyable; une union sacrée, une véritable fusion, une reconnexion authentique. puis, ce fut comme un feu d'artifice, une bombe atomique, une lumière intense, aveuglante et hop, je sursautai couverte de sueur, devant ma vasque.
Toute retournée et perplexe, je me demandais si c'était un rêve ou bien la réalité.
Entre-temps, la pluie avait fait son apparition. Pour réchauffer un peu l'atmosphère, j'allais chercher du bois dans un petit coin de mon grand balcon. Après quelques minutes de préparation, la chaleur inondait mon corps et calmait mon esprit. J'adorais regarder ce feu qui m'hypnotisait quelque peu. je l'écoutais crépiter, j'examinais les nuances de couleurs, le moindre contour des flammes, leur danse presque sensuelle...Cet élément vital et fondamental était de toute beauté. Un vrai spectacle naturel, vivant et éternel. 
Puis, la petite voix revint me titiller et me questionner. 
C'est vrai après tout, qui suis-je vraiment, réellement, au plus profond de moi?
Il faut avouer que je ne m'étais pas posé la question jusqu'à présent. Je vivais un peu mécaniquement, voire comme un vrai robot même parfois! En repensant à toutes les images que j'avais vues sur les écrans, j'avais toujours cette impression bizarre voire une intime conviction que c'était la vie de quelqu'un d'autre; finalement, que ma vie ne m'appartenait peut-être pas.
Où est donc la réalité? Où commence la fiction? La vie n'est-elle au fond qu'une représentation théâtrale? Qui dit scène, dit coulisses; les choses fonctionnent-elles toujours par 2, comme deux faces sur une pièce de monnaie ou une médaille? Ou bien encore féminin/masculin, noir/blanc, négatif/positif, clair/sombre, ombre/lumière, raison/passion, début/fin, vérité/mensonge, vie/mort...La justesse et la sagesse ne seraient-elles pas dans la recherche de la nuance, de la mesure, du juste milieu, de l'équilibre? Le 6 et le 9 ne représentent-ils pas le même signe, mais vu sous un angle différent? Suis-je seulement une actrice ou une marionnette avec des fils? Et qui dirigerait ces fils?
Toutes ces questions me venaient naturellement et presque toutes en même temps. N'ayant pas de foi particulière, je n'allais donc pas trouver de réponses assez vite. J'avais la sensation qu'on voulait me faire admettre une vérité que je n'étais pas prête à croire.
En tout cas, mon corps criait famine, il était temps de me préparer un bon déjeuner, avec entrée, plat et dessert. Il n'y a pas de mal à se faire du bien, selon la sagesse populaire.
Je m'appelle Blanche et j'ai 39 ans. J'habite au dernier étage, dans un appartement situé intramuros, dans ma cité corsaire préférée. Rebelle et hermétique à toutes les avancées et soi-disant progrès, cette cité préférait se singulariser et respecter le rythme des saisons et les traditions. Les préparatifs pour célébrer le nouveau printemps, en cet an de grâce 2088 étaient en cours.
Après m'être restaurée, j'allai vérifier ma boîte aux lettres. Il y avait effectivement du courrier et tout en remontant les escaliers, je commençais à tout regarder; factures, tracts, relevés...puis une dernière enveloppe qui me laissa perplexe car il n'y avait rien d'inscrit dessus. Je m'assis sur mon sofa et j'examinais l'enveloppe sous toutes ses coutures, les cinq sens en éveil. Lorsque j'ouvris cette missive, son contenu me laissa bouche bée. A mon grand étonnement, il y avait en fait...une autre enveloppe, mais bien différente et plus petite. Un peu jaunie et plus épaisse, elle portait un sceau de cire rouge, avec la lettre B entourée de quatre cercles. Elle avait également ce parfum de vieux livres, comme ceux que l'on trouve à la bibliothèque.
Mais de quel temps, de quelle époque peut-elle bien provenir?
Il fallait maintenant ouvrir cette deuxième enveloppe et je vous laisse imaginer le bruit de la cire qui se casse ainsi que celui du parchemin déployé. Puis, ce fut une surprise de taille et totale car...rien n'était écrit. Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne cru pas un seul instant à une sorte de canular ou à une blague de mauvais goût. Je sentais quelque chose de plus profond, qu'il fallait aller chercher.
Je me souvins d'un jeu de mon enfance. Je pris, presque machinalement mon sèche-cheveux pour voir ce qui allait se passer. Après quelques minutes de chauffe, comme un petit miracle, des motifs apparurent. C'était de la magie pure! Les lettres se formaient et se découvraient, au fur et à mesure. Les mots étaient écrits à la plume et formaient de superbes arabesques.
L'écriture était magnifique, tout en souplesse, tout en douceur. Elle arborait de nombreuse courbes et rondeurs. mais les mots étaient particuliers car ils étaient écrits à l'envers. De plus, toutes les quatre lettres, il y avait un symbole formé d'un cercle avec la lettre Y à l'intérieur, en alternance, à l'endroit puis à l'envers. Sans oublier la signature, Prométhéa.
Il était écrit:
- Suis les animaux, la vierge, puis la proue et enfin le tableau pour trouver la clef sous le M.
Que signifie ce message? Pourquoi cette énigme à résoudre? Que représentent ces indices? Qui est cette Prométhéa? 
Pour me motiver, rester déterminée, toujours positive et combative, j'aimais me répéter ce que disait Nietzsche:
" Ce qui ne te tue pas te rend plus fort".
Ma mission du jour; résoudre cette énigme, allez, direction dehors. Je passai donc par la rue de la fée qui pète, la place du pestacle, du café du coin d'en bas de la rue du bout de la ville d'en face, de Maurice qui dépasse les bornes des limites, de si j'avais su j'aurais pas venu, de la rue des 3 P ( la princesse qui pue des pieds); des nominations crées par les petits corsaires, suite au concours organisé pour les intégrer à la vie de la cité. Je déambulais en suivant les écussons au sol qui font référence aux célèbres chiens du guet. Durant la nuit, jadis, ils étaient chargés de surveiller les remparts. Puis, j'eus un déclic en marchant sur les petits pavés. Ils étaient positionnés en arc-de-cercle, comme de gros M. Je compris dès lors que je devrais m'attacher aux formes, plutôt qu'aux lettres; donc chercher des ponts, des arcades ou des arches...
Arrivée à une intersection, je vis juste au dessus de ma tête, une vierge. Je continuais mes pérégrinations jusqu'à tomber sur une autre intersection, avec toujours en hauteur, non pas une vierge, mais une proue. J'étais donc sur le bon chemin. Je marchais tranquillement, je regardais par terre, songeuse, puis je sentis comme un main invisible qui me stoppa net. En relevant un peu la tête, je fus subjuguée par le paysage de carte postale que j'admirais, encadré par les pierres de la cité. Je restai quelques instants dans cette parenthèse enchantée. Ensuite, je pris le chemin du retour pour me remettre de mes émotions et continuer ma quête. A un moment donné, ma marche fut ralentie par un appel intérieur et comme au ralenti, je sentis ma tête tourner à droite, presque forcée. Je compris lorsque je m'aperçue qu'il y avait une arcade. Une petite voix m'insuffla une recommandation:
-Approche, n'aie pas peur, plus près, encore plus près, tu chauffes, tu brûles.
Je me retrouvai en fait sous une arche des remparts donnant sur la mer. Il y avait une meurtrière en forme de clef, baignée d'une intense lumière. Je ressentis un besoin charnel de toucher les pierres. Après les avoir tâtonnées, à l'intérieur et à l'extérieur, je sentis quelque chose sous mes doigts. Je venais de décrocher une clef.
Mais une clef pour ouvrir quoi?

Du coup, je me mis à scruter toutes les portes, machinalement; comme Alice. Dépitée de ne rien trouver à ma convenance, je me rapprochais de mon chez moi, home sweet home! Plus j'avançais sur mon palier, plus je fixais la porte voisine de la mienne. Il y avait en effet une deuxième serrure, beaucoup plus petite. Prise de vertiges, je rentrai précipitamment chez moi et m'assis par terre, tout contre la porte que je venais de claquer. J'essayais de respirer profondément pour me calmer. Peut-être en hypoglycémie, il était temps de me requinquer. Je préparais donc le dîner.
N'y tenant plus, à minuit avec la pleine lune pour témoin, je décidai d'ouvrir la porte voisine car je soupçonnai d'avoir la bonne clef.
Césame, ouvre-toi!
Ce que je vis dès l'entrée me tétanisa; un vrai laboratoire avec des ordinateurs, des imprimantes, des caméras, des écrans, des bruits métalliques. Je distinguais toutes sortes de courbes, de graphiques et de statistiques et des enregistrements au nom de Genèsia.
Puis je reconnus l'emplacement qui correspondait au mur de ma chambre, avec une sorte de prise avec quatre cercles, à l'endroit même où je lisais, me relaxais, me regénérais.
Une personne inconnue, venant d'une autre pièce, s'approcha de moi et se présenta comme suit:
-Bonsoir Blanche, je suis Prométhéa et je suis très heureuse que tu aies déchiffrer mes différents indices, qui sont tous reliés à la figure maternelle. 
Plus aucun son ne sortait de ma bouche. Elle poursuivit:
-Pour être honnête, Genèsia, c'est toi. Tu es première et tu es pionnière. Après ton accident de voiture, nous avons réussi à te ramener à la vie. Nous avons utilisé les technologies actuelles pour réparer tout ce qui était cassé; tu es donc une hybride humaine. Nous avons lutté contre la mort, à tout prix, pour t'insuffler une nouvelle vie. N'aie pas peur de ce que tu es devenu, change ton regard, ouvre ton esprit. Ton humanité sera toujours en toi. Tu es ce que tu décides d'être, tu es riche de toi. Fait don de tout ton amour en devenant mère à ton tour.
Les signes ronds dans mon message sont inspirés de l'homme de Vitruve. Ce qui est le plus important, c'est le centre. Celui par qui tu es nourrie et que tu nourriras. C'est la connexion basique de toute vie.
A ces mots, j'ouvris les yeux. Je venais de sortir du coma dans lequel ils m'avaient plongée. Ce que je découvris fut au-delà de tout entendement: un magnifique petit être me souriait. Il était d'une pureté incroyable, serein et me regardait avec une intensité folle.
Fais de ta vie un rêve et d'un rêve, une réalité; merci Saint-Exupéry.