Octobre 2021
Alice s'était levée du pied gauche, d’une humeur de chien. Comme un automate, elle alla dans sa salle de bain, prit sa douche, s'enroula ses cheveux mouillés dans une serviette et alla se préparer son café. Le temps qu'il infuse dans la cafetière à piston, elle regagna sa chambre, aéra son lit et ouvrit la fenêtre en grand. Dehors, le temps était maussade, gris, pourri. Sur la table de chevet, son radioréveil connecté indiquait une météo à 75% de pluie. Les 25% restant ne seront pas plein soleil et luminosité. À côté du réveil, elle prit son carnet, fit tomber le crayon à papier, le ramassa. La mine s'était cassée.
— Pense à trois choses positives : 1 - j'ai un boulot (de merde), 2 - je ne suis pas à la rue (mon appart est aussi grand qu’une Tiny-house en moins écolo, au loyer exorbitant) et 3 - … ?
La journée s'annonçait aussi gaie qu’un examen chez le proctologue. À la radio, le fil d'actu de France info égrainait les nombres : taux d'incidence, hospitalisations, réanimation, cas Covid, chômeurs supplémentaires et aussi les valeurs du CAC 40 crevant ses plafonds.
Elle pressa le piston de la cafetière, se servit, ouvrit la fenêtre et s'assit devant son mug. La fenêtre de la chambre claqua. Courant d'air.
Alice feuilleta son carnet dans lequel elle notait ses rêves.
 
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Juin 2019
Il y avait plusieurs années, deux ans quatre mois et huit jours pour être précis, Alice venait de se séparer de sa compagne Victorine pour des divergences domestiques, sentimentales, philosophiques, politiques et rarement sexuelles.
Après une dépression légère, non guérie, due à la rupture, Alice fut troublée par un rêve. Celui-ci se situait en Islande (Alice n'y avait jamais mis les pieds mais avait lu tous les livres d'Arnaldur Indriðason et était fan de Lilja Sigurðardóttir). Se baignant nue dans le lac Mývatn, elle fait la planche, les yeux rivés sur les étoiles. À l'horizon, du bleu du vert : les aurores boréales. Un spectacle époustouflant et magique. Le ciel se couvre. Les nuages se transforment en murs de bois pour bâtir une étrange cabane, semblable à un sauna Ikéa. Dedans, l’air est saturé de vapeur d’eau. Sur un mur, le thermomètre indique 40°C. Le matelas d'eau froide du lac lui glace le dos et le sauna la cuit du visage jusqu’aux pieds.
Quelques jours après, quand elle attrapa une grippe carabinée, elle repensa à son rêve : froid et frisson dans le dos, front brûlant jusqu'aux cuisses en concomitance.
 
 
Une autre nuit, Victorine, son ex se fait picorer le bonbon et ramoner l'abricot par Marie, la Sainte Vierge. Alice apprit le lendemain que son ex était enceinte dès la première FIV. Ce rêve l’intrigua parce que Victorine était une athée féroce et manifestait une aversion pour les enfants et plus particulièrement pour les bébés. Bizarre.
 
 
Enfin, entre autre rêves, elle fit ce songe ci :
Alice est dans le métro parisien sur la ligne 5 et se fait contrôler.
— Titre de transport, Madame.
— (Alice cherche dans son sac. Pas de Passe-Navigo) Je ne l'ai pas. Je ne le trouve pas. (Panique).
— Je dois vous verbaliser, Madame ! Papier d'identité ?
— Je ne les trouve pas non plus. (Re-panique).
— OK ! Votre nom, prénom et date de naissance ? (Le contrôleur sort son carnet de verbalisation).
— Désolée, je ne me souviens plus qui je suis.
— Pardon ?(en restant très poli).
— Je ne sais plus qui je suis !
— (Dans son micro accroché à son gilet pare-balle) : j'ai besoin de renfort.
Alice se réveilla et eut ce sentiment d’étrangeté : elle ne prenait jamais la ligne 5.
En allant à son travail (ligne 1), un pickpocket lui déroba son portefeuille avec tous ses papiers.
 
De rêves en rêves, de rêves en constatations, c’était une évidence : les rêves d’Alice étaient prémonitoires.
 
Sur internet, elle trouva le site d’une association « RÉVesOLUTION » qui organisait des ateliers d’onirocritique au rythme d’une fois par mois. Les élèves-rêveurs interprétaient le rêve de l'autre. L’association proposait des outils indispensables sous forme de séminaire à 400 euros la séance (transport, hébergement et repas non compris). Enfin les rêves étaient considérés comme le portillon de l’inconscient. L’effort de chacun portait à transformer ses rêves en un ami intime de la vie quotidienne. « Le rêve est la porte d'accès à votre âme » écrivait JUNG. Autre conseil dispensé, gratuit celui-ci : écrire ses rêves, ne pas attendre le matin. Répertorier ses visions nocturnes aide à comprendre le fonctionnement du subconscient et les messages qu'il essaie de faire passer, précisait le site.
 
Ce qui ennuyait Alice avec cette association, c’était le côté psy. Si elle avait voulu voir un psy, elle n’aurait pas pris contact avec cette asso. Le côté « analysez vos rêves pour mieux connaître votre inconscient » l'avait barbé. Elle garda tout de même le conseil d’écrire ses rêves comme le recommandaient également les autres sites qu'elle avait visités. Ce qu’elle souhaitait c’était d’avoir un interprète de ses rêves, quelqu'un qui sache traduire ses films nocturnes en avertissements pour ses congénères (excepté Victorine et son mioche), de faire bénéficier l’Humanité de ses prémonitions, de son don divin.
 
Ne trouvant pas son interprète pour ses contes nuiteux, Alice se mit à consulter les dictionnaires de rêves. A l’inverse du minimalisme, les dicos de ce genre fleurissaient les pages du web. Des gratuits, des payants, par thématiques ou symbolisme, en fonction de la lune, de la phase de sommeil. Elle a pu trouver dans un dictionnaire plus de 3000 interprétations. Un autre lui permit de se perfectionner : Comment reconnaître un rêve prémonitoire et ses différents types ? Comment expliquer les rêves prémonitoires ?
 
 
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Été 2021
Alice est à son travail. Comme agente-administrative, elle travaille pour la préfecture au service des autorisations des actes consécutifs au décès. Son job consiste à délivrer des autorisations de transport d'urne cinéraire à l'étranger. Elle prend le dossier, vérifie son exactitude dans le progiciel et valide. L’autorisation papier sort de l’imprimante. Elle plie la feuille, la met dans une enveloppe à fenêtre et dispose le courrier dans la bannette « départ ». Si le dossier n'est pas valide, l'autorisation est refusée. Alice place le dossier dans la corbeille « refus ». C'est ce qu'elle vient de faire pour les six demandes qu'elle vient de traiter. Ceci lui paraît invraisemblable. Ce sont autant de refus qu'en un trimestre. Le suivant l'est également. Sa collègue, celle en charge des refus, la fusille du regard.
— Tu l'fais exprès ?
— Pas du tout.
— Fous-toi d’ ma gueule !
La collègue d'Alice se lève, se colle une cigarette entre les lèvres l'allume inspire tout ce qu'elle peut et et recrache la fumée comme un dragon.
— Mais c'est interdit...
— J’t'emmerde, répond sa consœur en se métamorphosant.
— Mais Maman, c'est pas bon de fumer quand t'es enceinte de moi !
— Juste une clope, ça peut pas nous faire de mal, ma petite. (Elle caresse la tête de sa fille), mais dis-moi Alichounette, elle habite où ?
— Qui habite où, Maman ?
— (se défigurant par colère) Cette salope de Victorine ! J'vais la cramer cette pute et son niard comme dans Rambo2, au lance-flamme.
— La convention de Genève interdit l'utilisation des lance-flammes depuis 1980, Maman.
Ignorant les propos de sa fille, d'une pichenette, elle jette sa clope sur la pile des dossiers refusés. Alice entend la terre gronder comme le volcan Nyiragongo en mai dernier. Le service des autorisations des actes consécutifs au décès de la préfecture s'embrase comme le cœur d'Harry à la vue de Meghan ! Les ventilateurs de tout le bâtiment s'actionnent et attisent les flammes. Les vitres explosent sous la chaleur et les rares extincteurs fondent comme les montres de Dali. Dehors, les pompiers actionnent leurs lances. La mère d'Alice les imitant balance du napalm.
 
Dans le dictionnaire qu’elle appréciait plus particulièrement, Alice avait découvert que les rêves avec du feu étaient « positifs ». Le feu représente la passion mais aussi un besoin de pouvoir. Grand feu = aisance, richesse, prospérité ; les flammes = vous recevrez une somme d'argent importante ; regarder un feu brûler : vous allez repartir sur des bases solides ; voir une femme l'entretenir : c'est la fin d'une passion.
 
Pour ce dernier point, c'était clair. Il fallait qu'elle tourne la page Victorine.
Pour le reste, Alice devait affiner ses interprétations.
 
L’été avait donné lieu à des records de chaleur, provoquant des incendies d’une ampleur rarement inégalée. La Grèce, le Liban, l’Algérie, la Turquie, l'Italie, la Tunisie, le Maroc, la Californie, le Canada... étaient en flamme.
 
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Été 2021
Alice est allongée dans sa baignoire qui se remplit doucement. L'eau est d'une température idéale. Elle aime bien cette sensation d'enlisement, le liquide qui recouvre petit à petit son corps. Pour l'instant seuls ses pieds sont immergés. Elle attend le moment où l'eau mouillera son sexe et l'inondera. Sensation de douceur, comme des caresses. Une ode à la volupté. Et quelques minutes plus tard, la même sensualité l’envahira quand l’eau atteindra ses seins. Elle sentira ses tétons frémir.
La baignoire est presque pleine. Alice ouvre les yeux. Elle regarde machinalement le carrelage du mur. Un filet d'eau suinte de l’interstice d'un joint. Alice ne comprend pas. D'où cette fuite d'eau peut-elle venir ?  Le filet d'eau s'amplifie et de limpide devient saumâtre. Puis comme une fissure dans le béton d'un barrage, finit par faire céder l'ouvrage, le mur de la salle de bain d’Alice explose. Un geyser de fiel et d’immondices submerge la pièce.
Alice s'était réveillée et suffoquait. Elle prit son carnet et nota son cauchemar. Elle en était certaine : son rêve de baignoire et de geyser était un présage.
 
Elle replongea dans son dictionnaire favori : voir de l'eau suintant des murs d'un immeuble = deuil pour quelqu'un de vos amis ; tomber dans l'eau = mort ; toute eau sale, croupissante, jaunâtre = pronostique du mal ; voir de l'eau trouble ou sale = une situation confuse ou incertaine.
 
Les télés, les journaux, les réseaux sociaux, ne parlait que de ça. Le quotidien néerlandais De Morgen titrait : steeds meer extreem weer, que les belges traduisaient par : une météo de plus en plus extrême. La Belgique n’était pas la seule à subir ce déluge. Le nord de la France, l’ouest de l’Allemagne et la Suisse aussi. Pour les climatologues, ces catastrophes, n’étaient pas juste une question d’été pourri. C’était le signe du réchauffement climatique et on allait les subir de plus en plus souvent. « Inondations en Allemagne : glissement de terrain ravageur (France info) ; Inondations: Merkel découvre un sinistre "surréaliste", 191 morts en Europe (Le Monde) ; Inondations en Belgique : la désolation et un bilan qui risque de s'aggraver (France Culture) »
 
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Octobre 2021
La mauvaise humeur d'Alice était persistante. Sa journée s'était passée comme elle se passerait pour une blatte écoutant en boucle Greatest Hits de Léonard Cohen. Alice pourrait-elle avoir une soirée classique : repas, télé, lecture, dodo ?
Elle avait appris avec application, en plus de l’interprétation de ses prémonitions, la possibilité de programmer ses rêves, l’incubation onirique précisaient les spécialistes. Cinq étapes étaient nécessaires dont celle d'y penser intensément avant de s'endormir. Elle allait mettre à exécution cette pratique.
Elle s’était endormie. Avant d'aller se coucher, elle avait fermé les fenêtres de son appartement après sa débarbouille du soir, toilette de chat : les dents, le minou et les dessous de bras. Dans son lit, tout en pensant au rêve qu’elle allait faire, elle prit le livre « Œuvres » de Paul Valéry.
 
Le livre glissa le long de la couette et tomba. Ces lignes étaient soulignées : La fin du monde... Dieu se retourne et dit : "J'ai fait un rêve".