Je flotte dans les nuages, légère, détendue, apaisée. La douceur de ces immenses boules de coton m’enveloppe de bien être et me transporte. Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais. Je vole encore, parfois un peu plus haut, parfois un peu plus bas. Même si je n’ai pas le droit au fantastique couché de soleil au-dessus des cumulus, l’azur immaculé du ciel me comble tout autant.  J’ouvre et je ferme les yeux, parfois préférant admirer la vue, parfois souhaitant me concentrer sur mon ressenti. Maman me dit que c’est ici que vit désormais mamie. Je ne sais pas si c’est pour ça, mais à défaut de la voir je peux la sentir, ici, tout près de moi, et rien que cette idée me rend heureuse. Je bats à nouveau des paupières et aperçoit loin en contrebas un village.
            Il me semble familier. Sa dizaine de rues et sa trentaine de maisons, le tout flanqué de montagnes ou bordé de champs parsemées de vaches. Rien en ce lieu ne m’est inconnu. Malheureusement ?
            Sans parvenir à expliquer pourquoi, je commence à perdre de l’altitude, me rapprochant inévitablement des petites habitations aux toits bruns. Au milieu de tout ça, un bâtiment en particulier attire mon intention.
            Non !
            Je ne veux pas y aller !
            Pitié !
            Mon pouvoir semble s’amoindrir à chaque mètre me rapprochant de ce lieu. L’angoisse qu’il me fait ressentir me paralyse et le poids de la peur semble vouloir me planter au sol. Ça y est, je les vois. La cour de récréation est pleine, les enfants de mon âge et les plus jeunes jouent au ballon, à la corde à sauter ou aux billes. Les professeurs, invisibles cachés sous le préau discutent entre eux, ne surveillant pas vraiment ce qu’il se passe autour d’eux. Je me rapproche du sol comme s’il s’agissait d’un aimant, et moi d’un morceau de fer.
            Tout le monde me regarde. Je ne dois pas m’écraser par terre, je dois garder la tête haute, même si je ne comprends pas pourquoi je n’arrive pas à m’en aller de cet endroit.
            Je me pose sur le toit du préau, debout, les mains sur les hanches, à la façon de Peter Pan. A cet instant, les cordes à sauter cessent de tourner. Les ballons roulent au sol, sans personne pour leur courir après. Plus aucun bruit ne s’échappe de cette cour d’école alors aussi silencieuse et froide qu’un cimetière. Le calme s’allonge durant ce qui semble être une éternité. Sont-ils en état de choque ? Pourtant, ce n’est pas la première fois qu’ils me voient voler. Chaque fois que je passe à proximité de mon école, je suis attirée ici.
            - Saute ! hurle une fille de onze ans, rompant ainsi le mutisme général.
            - Oui, saute ! reprennent en cœur d’autres élèves.
            Semblant attendre de moi une démonstration de vol, je plie les jambes et décolle du toit, connaissant bien la manœuvre puisque je l’ai faite déjà des centaines de fois. Bien décidée à les bluffer, je tends les bras et vise devant moi, avec pour objectif d’atteindre le toit de la cantine à cinquante mètres d’ici. Mes pieds quittent les vieilles tuiles recouvertes de mousse et la sensation si familière de l’air me portant me submerge.
            Je plane au-dessus de leur tête, heureuse de ce pouvoir qui n’appartient qu’à moi. Qui fait de moi qui je suis. J’inhale profondément l’air frais, j’écoute le vent dans les feuillages des arbres ombrageant la cour et le piaillement des oiseaux. Je fais quelques circonvolutions avant de me décider à rejoindre le toit que je visais juste avant.
            Fière de mon show, je fais quelques révérences à mon publique, paupières clauses pour mieux profiter de ce moment de gloire.
            - Bouh ! T’es moche !
            - Ouai, sale monstre !
            J’ouvre les yeux, interloquée par ces affreux cris que je viens d’entendre. Pourquoi disent-ils ça de moi ? Je fais ce qu’ils m’ont demandé après tout. Non ?
            Un ricanement s’en suit dans l’assistance avant de s’arrêter aussi vite qu’il a commencé. Ne parvenant pas à déterminer d’où il provient, je me dit que tout ça ne me visait peut-être pas finalement.
            - Recommence, on n’a rien vu ! me demande une petite fille à lunettes.
            Ah ! Je préfère ça. Me sentant littéralement repousser des ailes, je saute du toit terrasse et fonce tout droit, ayant envie de slalomer dans les petits bosquets d’arbres longeant le grillage de l’enceinte de l’école.
            - T’es trop nulle ! crie un garçon de mon âge environ.
            Quoi ?
            J’ouvre les yeux et je vois avec angoisse le sol se rapprocher de moi. Ou plutôt, moi me rapprochant du sol. Je tente de me redresser, de reprendre de l’altitude, je sais que j’ai le pouvoir de le faire. Je dois le faire. Vite !
            Boum !
            Mon corps heurte le bitume chaud. Je reste immobile, le temps de faire un check-up interne, et lorsque je remarque que je n’ai pas mal, je me redresse.
            La honte
            Je me suis écrasée au pied de tous ces enfants. Comment est-ce possible ? Voler à toujours été pour moi une seconde nature, alors pourquoi précisément maintenant je n’y arrive pas ?
            Deux ou trois enfants commencent à rire autour de moi et à me pointer du doigt. Cette fois pas de doute, c’est bien moi le sujet de leur moquerie. Non ! Je ne dois pas rester sur un échec, je vaux mieux que ça !
            Je me relève à la vitesse de l’éclair puis cours à toute allure devant l’attroupement et quand je me sens prête, je tire les bras en avant, légèrement au dessus de ma tête et prend une impulsion.
            Oui !
            Mes pieds décollent du sol et mon corps entier s’envole. Un mètre, puis deux, puis trois, puis… La chute. Une nouvelle fois, mon cœur s’arrête de battre alors que mon corps se dirige droit vers l’asphalte.
            Boum !
            Aïe… Je me redresse péniblement, contrôlant au passage mon état. Toujours pas de douleurs en vue, cependant, pour la première fois, je note que la peau de mon poignet est légèrement égratignée.
            - Ha ha ha ! Non mais regardez-là !
            - Ha ha ! Vas-y t’es trop nulle ! Va te cacher !
            Pourquoi rigolent-ils comme ça ? Qu’est ce que je leur ai fait ? Je jette un coup d’œil rapide vers les instituteurs, toujours occupés à bavarder, une tasse de café à la main. Vu le chahut que tout ça cause, il me semble évident qu’ils ferment volontairement les yeux, et les oreilles. Les élèves commencent à m’encercler, riant de plus belle. Ici me traitant de monstre. Ici me disant que je suis trop grosse pour prétendre pouvoir voler.
            Ma tête commence à tourner, mes yeux ne savent plus où regarder. Je dois partir de là. Et vite !
            Je cours quelques pas, et tente une nouvelle fois de m’élever. Je plane sur deux mètres environ, restant à un mètre cinquante au-dessus du sol à peine plus, puis tombe à nouveau.
            Les rires fusent toujours plus. Toujours plus forts. Toujours plus méchants. Et je saigne. Mes bras sont griffés par les cailloux.
            Aïe !
            Une pierre vient de me heurter la tête, lancée par un petit garçon en salopette. Portant ma main à mon front, une petite zone visqueuse et chaude se met à suinter. Mes doigts alors recouverts de rouge me donnent la nausée. Je me remets sur mes jambes sous les insultes, perdant toujours du sang. À présent, plus de la moitié de l’école se moque de moi, les autres quant à eux restent là sans rien dire.. Je dois quitter cet endroit au plus vite, il en va de ma survie. Je le sens.
            Je cours de nouveau en longeant le mur de l’enceinte et saute. Je bondi et vole à peine une seconde que l’attraction terrestre se rappelle déjà à moi. Je me relève et cours à nouveau. Mais bon sang, pourquoi je n’y arrive plus !
            J’évite une nouvelle pierre jetée dans ma direction et saute encore ! Je ne vole même pas cette fois. Coup de chance, j’atterris sur mes pieds pour une fois. Alors que je tente de fuir la foule d’enfants me hurlant toutes les atrocités du monde, je me souviens de la cassette de Peter Pan que j’ai regardé hier encore. Pour s’envoler, il lui faut des pensées heureuses. Mais oui ! Voilà !
            Ma course folle redouble d’intensité, partagée entre mon désir de prendre un maximum d’élan et mon besoin de m’enfuir loin de toute cette haine. Je galope le plus vite possible, consciente que ma vie en dépend. Je concentre mon esprit sur la quiétude que je ressentais tantôt dans les cieux, sur l’amour que me procurait cette proximité avec l’esprit de ma grand-mère et je souris. Je souris à nouveau ! Alors je vais y arriver !
            Allez ! Tu peux le faire !
            - Meurs ! Meurs ! Meurs ! Meurs ! hurle la foule d’enfants avides de me voir échouer.
            Comment avoir de belles pensées dans cette atmosphère si nauséabondes, si meurtrière. Ils veulent que je meure. Qu’est-ce que ça peut bien leur faire que je vive ou que je meurs, après tout je ne suis rien pour eux. Je ne suis rien pour personne. Je ne suis rien. Tout court.
            Non ! Je dois vivre ! Je mérite de vivre ! Tout autant qu’eux.
            Prise d’un nouveau regain d’énergie et d’envie de vivre, je double ma foulée, repérant un gros rocher. Il sera parfait comme tremplin. Je grimpe dessus et, alors que je m’apprête à me jeter dans le vide, un nouveau projectile me percute.
            Tout l’air que mes poumons retenait jusque là m’échappe. Le ballon m’a frappé en plein dans la cage thoracique, me coupant la respiration.
            J’étouffe.
            Je suffoque.
            Je tente de mettre un genou à terre pour pouvoir respirer tranquillement, mais au lieu de ça je dégringole en bas de ma rampe d’envole. Je roule dans la terre et les cailloux pour finalement m’arrêter sur le goudron brûlant. Des gouttes de sang rentrent dans mes yeux, brouillant ma vue. Regardant vers le ciel, ce ciel qui m’accueillait si chaleureusement il y moins d’une heure encore, je ne distingue que des silhouettes. Des dizaines et des dizaines de silhouettes penchées au-dessus de moi. Leurs visages sont imperceptibles.
            - Je… Dois… Partir… je murmure alors au bord de l’agonie, à moitié inconsciente.
            Un chuchotement sourd s’élève de la masse de corps rabattus au-dessus de moi. Je ne parviens pas à comprendre ce qu’ils disent un premier temps. Mais quand finalement toute la cours le reprend, amplifiant cette macabre répétition, alors je réalise.
            Meurs.
            Meurs !
            MEURS !
            D’accord… Je ferme les yeux tandis que je sens mon cœur battre dans ma tête. Je souffle une dernière fois et…

*
*      *
 
            J’ouvre les yeux en grand mais l’obscurité m’empêche de voir quoi que ce soit. Ma couette est en boule au pied de mon lit, mon drap trempé de sueur.
            J’en ai marre. Assez !
            Pitié, faites que ça s’arrête !
            Toutes les nuits le même cauchemar immonde. Toutes les nuits je suis humiliée à mon école. Toutes les nuits tout le monde souhaite ma mort. Comme tous les jours…
            Il doit être aux alentours de six heures du matin. J’ai du dormir peut-être trois heures, cinq maximum.
            Je suis épuisée. Épuisée de ne pas pouvoir me reposer. J’angoissais déjà mes journées d’école, voilà que j’ai peur de dormir.
            Je fixe longuement la lune à travers ma fenêtre, me remettant à rêver que je peux voler. Voler tout droit vers la lune, au-delà des nuages, au-dessus de la pluie. M’envoler et ne plus jamais retourner dans cette cour.
            Meurs. Meurs. Meurs…
            Veulent-ils réellement tous que je m’en aille ? Ces mots résonnent dans ma tête comme si le souvenir de mes camarades d’école continuait encore et encore à me les murmurer, là, juste au coin de mon oreille.
            Meurs.
            Les larmes me piquent les yeux et le nez alors que ma vision de la lune se brouille. J’allume ma petite lampe de chevet et attrape un mouchoir. Je m’essuie le nez sans toute fois me moucher pour ne pas réveiller mes parents. Je ne veux pas qu’ils sachent. Alors que je porte le petit carré de papier à mon visage, je vois mes poignets, et les marques qui les zèbrent. Certaines déjà blanches et cicatrisées, d’autres fraîches d’hier.
            Meurs.
            Voler serait la solution à mes problèmes. Mais je ne sais pas voler. Maman me dit qu’il n’y a que les anges qui volent parmi les oiseaux, les anges comme mamie. Un jour, mamie a décidé de s’envoler. Mais elle ne m’a pas expliqué comment faire.
            Meurs !
            Dans mon rêve, voler me permettait de me sentir libre, vidée de toute angoisse. La peur était remplacée par l’apaisement et la souffrance m’avait complètement quitté.
            Malheureusement, je ne sais pas voler.
            MEURS !
            Sauf si…