Bientôt trois heures que je cuisais dans ce grenier peu éclairé, au milieu de la poussière et des toiles d’araignée. Je dis “cuisais”, parce qu’en 1837, lorsqu’on avait construit la vieille ferme familiale, on ne se préoccupait pas réellement de l’isolation des combles et que dehors, le soleil tapait dur... Trois heures, donc, que je tâchais de trier ce que je devais garder et ce qui pouvait être jeté. En plus d’un siècle, on n’imagine pas combien d’objets disparates s’entassent dans un grenier ! Au point qu’un jour, il faut bien se décider à faire de la place. Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé, mais c’est toujours pareil. On se dit : « Il y a tant de choses que si je commence à trier, j’y suis encore dans dix ans. Alors pas de sentimentalisme ; puisqu’il faut jeter, on jette ! ». Et puis, la bonne résolution ne tient que jusqu’à la première malle. Que l’on ouvre, bien sûr, juste pour voir. Et crac ! On commence à trier, interminablement...
Justement, j’étais en train d’en finir une, de malle. Pleine de vieux journaux que personne ne lirait plus, de quelques tissus qui avaient connu des jours meilleurs, de paperasses à l’origine mystérieuse... Et même d’un début de collection de pipes ! Au fond, une dernière boîte en carton dont je me saisis avec la satisfaction du marin arrivant enfin au port. Lourde, la boîte. Et fermée avec de la ficelle grossière aux nœuds quasiment fossilisés par le temps et la poussière. Quelques coups de cutter plus tard, la boîte se révéla contenir plusieurs dizaines de photos représentant de parfaits inconnus vaquant à diverses occupations. En vrac, toutes en noir et blanc, à peine défraîchies par les années. J’en pris quelques-unes et les retournai : rien n’était écrit au dos. Je me trouvais en possession d’un trésor photographique sans la moindre indication sur son contenu ni son origine.
Le soir venu, après un rapide repas, j’étalai ma trouvaille sur la grande table en bois massif de la ferme. Mais que pouvais-je faire d’autre que regarder ces visages inconnus, m’amuser à dénicher des ressemblances entre eux, séparer les hommes des femmes, les jeunes des vieux ?... Ah si ! Les compter : il y en avait 439 très exactement. 439 personnes dont on avait immortalisé les traits. Mais qui ? Quand ? Où ? Pourquoi ? Mystère. Le lendemain, je téléphonai à un de mes bons amis, historien de son état. Je lui fis part de ma perplexité :
— Que puis-je bien faire de tout cela ?
— Si vraiment rien n’est écrit au dos, même pas un numéro, tu ne retrouveras jamais qui sont ces personnes. Les seuls que cela peut intéresser sont dès lors des historiens ou des sociologues, qui s’amuseront à faire des études fort longues et fort ennuyeuses sur le vêtement, la technique photographique, la longueur des cheveux, que sais-je encore...
Devant mon silence perplexe, mon ami m’expliqua que le mieux que j’avais à faire était de donner tout le lot aux archives départementales les plus proches et de ne plus y penser.
— Ah si, quand même ! ajouta-t-il au moment de raccrocher. Tu as bien ton ordinateur et ton scanner avec toi, dans ta campagne ?
— Oui, bien sûr. Pourquoi ?
— Scanne-les dès que possible et enregistre le tout sur un CD.
— Quoi ? Tu te rends compte le travail que c’est ? 439 photographies à scanner ? Et pourquoi, d’ailleurs, faut-il les scanner ?
— Pour en garder la trace quand elles auront disparu en poussière, tout simplement.
— Alors, j’ai le temps, non ?
— Moins que tu crois, peut-être. D’après ce que tu me dis ces photos sont depuis des décennies à l’abri de toutes les agressions de l’air, de la lumière, des poussières... Elles risquent de se détériorer très vite, maintenant qu’elles sont sorties de leur cocon protecteur.
Et il raccrocha.
439 photos à scanner !!!... Toute la journée y a passé. Encore heureux que leur format me permettait d’en enregistrer quatre à chaque tirage. Enfin, à près de minuit, la boîte fut entièrement vidée et toutes ces précieuses images stockées dans le disque dur de mon ordinateur. Je partis enfin me coucher, épuisé mais rassuré sur le sort de ces documents.
 
L’étrange surprise, c’est le lendemain matin que je l’ai eue. J’avais pourtant été mis de bonne humeur par le courrier du jour, qui m’apportait enfin la photocopie d’un acte de mariage que j’attendais depuis longtemps pour faire avancer mes recherches généalogiques. De plus pour une fois l’acte était complet malgré son ancienneté, avec les âges, les lieux, les parents, et tout et tout... Je m’apprêtais à remonter au grenier quand mon attention fut attirée par la boîte que j’avais trouvée l’avant-veille. Tout au fond, gisaient quatre photos alors que, j’en étais sûr à 200 %, je l’avais laissée entièrement vide en partant me coucher. Je suis resté un long moment immobile devant la boîte, l’air probablement très bête, essayant désespérément de comprendre comment ces quatre clichés avaient pu m’échapper. Renonçant finalement à trouver une explication à la fois conforme à mes souvenirs et satisfaisante pour mon ego, je décidais de réparer tout de suite mon oubli. Ce qui fut vite fait.
Et pour me remonter le moral, que ce mystère avait tout de même quelque peu perturbé, j’entrepris d’intégrer dans mon logiciel de généalogie les nouveaux ancêtres que venait de me révéler l’acte de mariage reçu quelques minutes auparavant. Remonter le moral ? Bigre ! J’ai plutôt cru sombrer dans la folie, oui ! Au moment où j’enregistrais la première fiche créée, un message s’afficha dans le petit cadre prévu par le logiciel pour intégrer les portraits de nos aïeux : « Cliquer ici pour enregistrer la photo du sujet ».
À nouveau, je demeurais de longues minutes inerte, incapable de la moindre action, le regard rivé sur l’écran de mon ordinateur. Je venais de taper sur mon clavier le nom et le prénom d’un individu né vers 1790 et la machine, sans doute devenue folle, me proposait d’inclure sa photo...
Pour voir, comme on dit au poker, j’ai amené mon curseur dans le cadre et j’ai cliqué. Lentement, ligne de pixels après ligne de pixels, une photo commença à s’afficher. Celle d’un homme plutôt maigre, les cheveux un peu longs, doté d’une large bouche et d’une cicatrice sur la joue. Un homme que je ne connaissais absolument pas mais dont j’avais déjà vu les traits. Très récemment, même. J’ouvris en hâte mon scanner et je retrouvais mon balafré parmi les quatre photos que je venais d’enregistrer
J’ai alors éclaté d’un rire tout à fait nerveux. L’informatique me jouait un tour ! Peut-être n’avais-je pas fermé le logiciel comme il fallait et il voulait exploiter son enregistrement à la première occasion venue. Pour me détendre, j’ai sélectionné une autre fiche de ma généalogie, sûr de voir se dessiner une des trois photos restantes. Le même message apparut, bien sûr, et après que j’eus cliqué, une photo commença à se dessiner. Ben voyons ! Le problème, c’est que cette dernière ne faisait pas partie de celles que je venais de trouver dans la boîte. Ne rigolant plus du tout mais de plus en plus nerveux, j’ai répété l’opération à plusieurs reprises. À chaque fois un visage apparaissait petit à petit sur la fiche présente à l’écran. Un visage qui faisait partie, j’en reconnus certains, des clichés que j’avais sauvegardés la veille. Sans demander mon reste, je suis allé me promener longuement en montagne.
 
Usuellement, j’aime bien les mystères, mais à petites doses et à condition qu’ils ne me concernent pas directement. Mais là, je devais me rendre à l’évidence : le carton que j’avais trouvé contenait les photos de mes ancêtres. Du moins de ceux que mes recherches m’avaient permis de découvrir. Et par je ne sais quelle alchimie, non seulement lesdites photos s’intégraient aux fiches informatisées correspondantes, mais en plus de nouvelles photos se créaient chaque fois que j’identifiais des aïeux supplémentaires. Un bon moyen, remarquez, d’être sûr de mes découvertes : pas de photo en cas d’erreur !...
 
J’avais toutefois un peu le vertige à l’idée de pouvoir découvrir les visages de tous ceux grâce auxquels je suis aujourd’hui vivant !... Et si je me découvrais un sosie ? J’en étais là de mes réflexions quand le clocher du village, dans le lointain, sonna l’heure du déjeuner. C’est étrange d’ailleurs, mais je n’avais jamais remarqué que la cloche communale avait la même sonnerie que mon téléphone portable !...
 
Ce constat, hélas, acheva de me réveiller et de me ramener à la réalité. On m’y reprendra, tiens, à faire la sieste en plein soleil après une matinée de relevés généalogiques !