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Un monde littéraire...
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Nuits d'encre

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Nuits d'encre

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Ma mère était dépressive, accro aux médicaments et aux pilules zombilisantes. Ce mot, je l’avais inventé car elle me rappelait les morts-vivants de mes bandes dessinées. Il fallait la voir déambuler dans l’appartement, silencieuse ; il ne manquait que les bras en avant et la mâchoire décrochée pour parfaire le tableau. Elle passait le plus clair de son temps dans la cuisine à lire des magazines stupides, à griffonner des grilles de mots fléchés sans jamais les finir, fumant cigarette sur cigarette.
Mon père, de son côté, travaillait à outrance. Il partait à l’aube, rentrait tard, et se remettait derrière son ordinateur le soir après le dîner. Commercial, il vendait des sèche-mains pour les toilettes des entreprises, les trucs qui vous déforment la peau tellement ils soufflent fort. La concurrence était soi-disant rude dans le domaine et il ne pouvait pas risquer de se faire doubler. En réalité, je ne savais pas s’il travaillait autant pour fuir sa femme-zombie ou si c’était son absence récurrente qui avait rendu ma mère ainsi. À moins que ce ne fût de ma faute, peut-être qu’ils ne me supportaient pas et qu’ils m’évitaient, chacun à leur manière. D’ailleurs, j’étais fils unique, leur premier essai de parentalité ne les avait visiblement pas incités à réitérer l’expérience.
Je grandissais isolé, le nez toujours fourré dans les livres. Au collège, mes camarades me taxaient d’intello ; je ne leur en voulais pas, ils ne pouvaient pas se douter que l’imaginaire était ma seule façon d’échapper à ma morne existence. Je dévorais les bouquins ; la bibliothécaire me voyait plusieurs fois par semaine et s’était prise d’affection pour moi, ou de pitié, difficile à dire. Quoiqu’il en soit, elle me permettait d’emprunter plus de livres qu’il n’était autorisé et je lui en étais reconnaissant.
 
La nuit où les rêves commencèrent, j’étais dans le salon, allongé sur le canapé de cuir craquelé, à me délecter de ma dernière bande dessinée. Ma mère venait de passer devant moi, laissant dans son sillage une détestable odeur de cendrier. L’escalier grinça, une porte de chambre claqua. Derrière moi, le clavier de l’ordinateur et la souris jouaient leur frénétique mélodie. Le crissement de l’imprimante complétait l’orchestre numérique, crachant contrats et autres papiers à signer. Mais la machine devait être mal lunée ce soir-là, car elle s’enraya, sortant d’effroyables fausses notes. Mon père vit rouge et abattit son poing sur le capot, tout en poussant une flopée de jurons. Alerté, je me retournai, prenant soin de rester camouflé derrière le bras de la banquette.
S’ensuivirent plusieurs tentatives de redémarrage, débranchage, nettoyage, sans succès. Alors, à bout de nerfs, il arracha la machine et la balança contre le mur dans un grognement couvrant à peine le bruit du plastique qui éclate. La vitre se brisa en plusieurs morceaux et les cartouches d’encre s’éparpillèrent dans le coin de la pièce.
Ce spectacle m’avait attristé et je n’arrivais plus à me concentrer sur ma lecture. Je rechignais aussi à monter me coucher, sachant que personne ne viendrait m’embrasser pour me souhaiter une bonne nuit. Finalement, les minutes s’égrenèrent et, bercé par la trotteuse de l’horloge posée sur le buffet, je finis par m’endormir.
 
Je me redressai péniblement, le corps endolori par l’assise trop dure du canapé. Je constatai que mon père s’était également assoupi, avachi dans son fauteuil. Un mouvement attira mon attention dans le coin de la pièce, à l’endroit où gisaient les débris de l’imprimante. Je plissais les yeux, mais il y faisait trop sombre pour que je puisse distinguer ce qui bougeait. Je me levai, m’approchai à pas feutrés avant de me figer, saisi par la scène qui se déroulait sur le parquet. De petites billes s’échappaient des cartouches d’encre. Elles s’aggloméraient ensemble à une vitesse incroyable, chaque couleur indépendamment des autres. Successivement, des jambes, des troncs, des bras et enfin d’énormes têtes rondes apparurent devant moi. Bientôt, quatre créatures de forme humanoïde, dont les corps semblaient flotter, me firent face. Le jaune arborait un grand sourire et un regard rieur. A contrario, le magenta affichait clairement la colère, les dents serrées et les sourcils froncés. Le cyan, quant à lui, avait un air de chien battu, le menton affaissé. Seul le noir, à l’écart, ne portait aucune expression sur son visage d’encre.
Les créatures se dandinaient légèrement, comme les ombres des arbres ondulant sous l’effet du vent. Au bout d’un moment, le bleu se mut lentement, tête baissée. Ses pieds laissaient des traces de peinture sur le sol, semblable à des empreintes. Il me frôla et je ressentis instantanément un profond sentiment de tristesse, comme s’il distillait la quintessence du chagrin par son aura. Il m’ignora et se plaça devant mon père endormi. Il posa une main sur le sommet de son crâne. L’homme se réveilla en sursautant. De son autre bras bleu, il lui indiqua le canapé sur lequel je me vis, allongé. Mon père se mit à pleurer, d’abord doucement, puis des sanglots de plus en plus intenses se déversèrent sur ses joues dans une lame de fond incontrôlable. Il était secoué de violents spasmes et affichait un visage torturé ; des rides que je ne lui connaissais pas se creusaient profondément sur son front. Il ne parvenait pas à se calmer, l’air lui manquait, il suffoquait. Ses lèvres commencèrent à bleuir, ses globes oculaires sortaient de leurs orbites. Les autres créatures, tapies dans l’angle du salon, ne bougeaient pas. Il m’adressa un regard terrorisé.
— Je suis désolé, chuchota-t-il.
 
J’ouvrai les yeux, le souffle court.
— Je suis désolé, mon garçon.
Toujours allongé sur le divan, mon cœur battait la chamade. Mon père, assis à côté de moi, me caressait le dos. D’aussi loin que je me souvienne, il ne m’avait jamais témoigné pareil signe d’affection. Je refermai les paupières pour qu’il ne devine pas que j’étais éveillé.
— Je regrette de ne pas être suffisamment là pour toi, cela va changer, je te le promets.
Je mis longtemps à me rendormir cette nuit-là. Le rêve semblait si réaliste, la réaction de mon père tellement improbable. Avais-je, d’une façon ou d’une autre, influencé son comportement avec cet être bleu présent dans mes songes ? Dans le coin de la pièce, le cadavre de l’imprimante gisait au sol, de l’encre maculait le parquet.
 
Les jours qui suivirent cet épisode furent savoureux, comme si la lumière pénétrait pour la première fois dans l’appartement. Le nuage de fumée de la cuisine s’évaporait petit à petit. Mon père tint promesse en délaissant son ordinateur après le dîner. Ma mère était dubitative, mais pas réfractaire. Il nous emmena même au zoo le samedi, cela faisait une éternité que nous n’avions pas organisé de sortie en famille. Je me sentais heureux.
Chaque nuit, sans exception, je rêvais de mes créatures d’encre. Cela semblait inéluctable. Cyan avait rejoint ses camarades, recroquevillé sur lui-même, dissimulé derrière Magenta, stoïque. Noir, le sans-visage, se tenait toujours légèrement à l’écart. À l’inverse, Jaune était sorti de l’ombre et ne cessait de se pavaner, danser, le visage lumineux et rieur. Bien sûr, il représentait le bonheur et envoyait des touches de soleil partout dans l’appartement. Je supposais que mon inconscient avait matérialisé mes émotions et, dans une réminiscence de mes apprentissages de jeune enfant, le bleu était associé à la tristesse, le rouge à la colère et le jaune à la joie. Le noir, cependant, restait un mystère.
 
Il se passa bien quinze jours de parenthèse enchantée, d’allégresse, avant que le temps ne vire à l’orage. Cela débuta par un cauchemar. Jaune dansait la gigue dans le salon sur fond de musique irlandaise ; je riais de bon cœur. Mais la mélodie cessa brutalement. Jaune et moi tournâmes instantanément la tête. La chaîne Hi-Fi gisait aux pieds de Magenta. C’était la première fois qu’il se manifestait ; l’air devint électrique. Il traversa la pièce d’un pas lourd et menaçant. Tout mon corps se crispa lorsqu’il me dépassa, un goût amer monta dans ma gorge. La créature rouge se dirigeait vers Jaune qui reculait. Acculée à la fenêtre, l’incarnation de la joie s’arrêta et les deux êtres se jaugèrent. Une ombre obscurcit le regard de Jaune et son sempiternel sourire disparut. Magenta, trop puissant, l’attrapa comme un catcheur soulevant son adversaire et sans une hésitation, le défenestra. Horrifié, je me précipitai à l’ouverture. Six étages plus bas, une immense tâche jaune maculait la chaussée ; la joie avait été désintégrée.
 
Je me réveillai en sueur, la bouche sèche. Je me levai pour aller boire un verre d’eau. C’était les vacances de Pâques et je n’avais pas cours. Mon père faisait les cent pas dans le salon, l’air contrarié. Il aurait dû être parti au travail à cette heure-là, je ne comprenais pas. Ma mère était assise dans le canapé. Je m’arrêtai avant la dernière marche de l’escalier, dissimulé derrière la rambarde.
Il expliquait que les résultats du premier trimestre n’étaient pas bons au bureau, que la direction avait caché les chiffres catastrophiques de l’année précédente. Cerise sur le gâteau, un concurrent aurait annoncé la sortie d’un appareil révolutionnaire et silencieux. « Pour ne pas perdre le fil de la discussion, séchez-vous les mains avec Orion ! ». Il était agité, brassait l’air avec ses bras. Il employait des mots tels que restructuration, dégraisser, chute des marchés, dont je ne saisissais pas bien les tenants et aboutissants. Je jugeai préférable de réintégrer ma chambre sans me faire remarquer. Là, je me laissai glisser le long du mur et remontai mes genoux sous mon menton. Avais-je encore influencé le cours des choses avec mes rêves ? Était-il possible que mon inconscient ait un impact dans la vie réelle ? Comme par hasard, les problèmes surgissaient juste après l’entrée en scène de Magenta.
 
Les semaines suivantes, mon père travailla vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour tenter de sauver sa place et son entreprise. Ma mère repassa en mode zombie et moi en fils inexistant. La bibliothécaire eut le cœur gros de me voir revenir si souvent. Désormais, elle prenait le temps de discuter avec moi, me demandait comment j’allais. Elle avait la bienveillance de ne pas insister lorsque je n’étais pas très loquace. Une seule fois, je craquai et lui réclamai de m’adopter. Elle me caressa la joue et se retourna pour essuyer ses yeux avec son mouchoir, simulant la recherche d’un livre.
 
Magenta passait ses nuits à ravager le salon. Des éclairs lardaient le plafond, des arcs électriques zébraient tout l’espace. Je voulais changer de rêve, mais j’en étais incapable. J’appréhendais le sommeil, je redoutais ces cauchemars épuisants. J’aurais aimé retrouver Jaune, le faire valser sur la table basse. Peut-être que cela aurait ramené de la joie dans la réalité, si j’avais véritablement le pouvoir d’influer sur les choses. Seulement la créature au grand sourire avait bel et bien disparu. J’avais beau secouer la cartouche comme un prunier, aucune gouttelette ne s’en échappait. Si le bonheur s’était évaporé, que me restait-il ? Allais-je pouvoir sortir un jour de cet enfer ? Cyan demeurait prostré dans le coin, à pleurer toutes les larmes de son corps d’encre bleue.
 
La dernière fois que je rêvai des créatures, cela ne se passa pas dans ce maudit salon. Une force m’extirpa de mon lit. C’était Noir, le sans-visage, qui me tirait par la manche de mon pyjama. À son contact, un froid polaire me parcourut l’échine. Il n’écouta pas mes protestations, me traina dans le couloir et m’attira vers la cuisine. Je grelottais, j’étais gelé. Ma mère feuilletait un programme télé, assise à table. Noir désigna le tuyau suranné et fendu qui reliait la vieille gazinière à la bouteille de butane. Un brouillard s’en échappait, sifflant entre les fissures du caoutchouc. Médusé, je regardais le gaz inflammable envelopper la pièce. Noir me frappa au visage.
 
Je me redressai d’un bond. Je compris instantanément deux choses. La première était que je n’influençais pas la vie réelle avec mes cauchemars comme je l’avais d’abord cru, mais qu’il s’agissait de prémonitions. La deuxième était que Noir ne représentait pas une émotion, mais la mort.
Je sautai de mon lit, dévalai les marches et me ruai dans la cuisine, affolé. Ma mère végétait à sa place habituelle, une Marlboro à sa bouche.
— Non ! N’allume pas ta cigarette ! Attention ! hurlai-je.
— Va donc emmerder quelqu’un d’autre, fiston, répondit-elle, laconique.
Je n’eus pas le temps d’ajouter un mot. La pierre du briquet roula et les ténèbres m’envahirent.

Nuits d'encre

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