Midi vient de sonner au clocher de l'église de Champcevinel. le village dominant les labours tremble dans l’air chaud du mois de juillet.
 
Les hommes et les femmes s’affairent dans les champs, alors que les enfants les aident à leur façon, en remplissant les gros sacs de jute dont les grains tombés à terre font la joie des oiseaux goulus. C’est la saison des foins.
 
-        À table tout le monde ! La voix chantante de Louise résonne à l'entrée du champ.
 
Les vanneurs affamés rangent en sifflotant les faux, les fléaux, les râteaux à foin et les cordes lieuses et s'avancent d'un pas lourd vers le château aux bas remparts crénelés et toits d’ardoise de Borie-Petit. Derrière eux, les deux fourragères tirés par des bœufs et sur lesquels les enfants sont juchés et rient aux éclats. 
Fermant la marche, le chariot où les sacs de grains sont entassés.
 
Arrivé dans la cour principale, la faux sur l’épaule,  Maurice Devel ôte son chapeau de paille et s’éponge le front du revers de la manche. Il se dirige vers le puits, se dépare de sa chemise trempée de sueur et se rafraîchit de l'eau du seau qu’il vient d’en tirer.
Louise le regarde d’un air attendri.
Se sentant observé, Maurice relève la tête.
-        Qu'elle est belle ma Louise se dit-il.
 Il regarde longuement la jeune femme qui détourne doucement le visage de lui, confuse, la rougeur d’une pivoine lui montant aux joues. Doucement, il s’approche de la jeune femme,  l'attire vers lui et l'embrasse dans le cou, décuplant son émoi.
-        Quand je pense qu’à l'automne nous serons mariés, lui susurre-t-il à l'oreille. Madame Louise Devel clame-t-il à la manière d’un acteur de théâtre. Ça sonne bien à l’oreille, non ?
-        Il me tarde d'y être. Louise sourit tendrement. En attendant « Môssieur Maurice Devel », je te conseille de rejoindre rapidement les autres à table si tu ne veux pas passer le reste de la journée le ventre vide. Les autres hommes aussi ont un sérieux coup de fourchette, dit-elle en enlevant un épi de blé des cheveux mouillés de son homme.
 Main dans la main, les deux amoureux rejoignent La Grange du château aménagée pour l’occasion en réfectoire pour les ouvriers.
 Maurice s’attable pendant que Louise et Sidonie s’affairent à servir le tourain à l’ail, les pâtés et les civets de lapin. Les châtelains aussi sont là. Madame la comtesse pose les miches de pains et les bouteilles de vin sur les tablées.
 Monsieur le Comte a lui aussi fait sa part de travail aux champs en chargeant les gerbes de foin sur les chariots. Il s'assied auprès de Maurice en lui donnant une tape amicale dans le dos.
-        Je suis heureux pour vous deux lui dit-il en désignant Louise. Madame la Comtesse et moi avons prévu de vous offrir la maison près de la forge. Ce sera notre cadeau de mariage à Louise et à toi, vous l'avez bien méritée, depuis le temps que vous travaillez chez nous. Louise est au courant.
 Emu et les larmes aux yeux, Maurice serre chaleureusement la main du châtelain.
-        Merci, murmure-t-il d’une voix étranglée.
Monsieur le Comte lui répond d’un hochement de tête et d’une tape sur l’épaule, ému lui aussi. Il est vrai que la petite Louise, il la connait depuis qu’elle a onze ans, quand elle est venue travailler au château, cette petite de Chancelade, quittant ses parents et ses huit frères et sœurs.
 Maurice prend une profonde inspiration, heureux. Quel beau jour décidément !
 
 Le jour de fenaison achevé, la cour du château retentit des airs de la vielle, de l’accordéon, de la bombarde et des rires et bavardages des villageois. Comme la fin des vendanges, la saison des foins se clôture par le repas traditionnel : de la soupe de pain, charcutailles et poulets, le tout arrosé du vin de chez Lagarde, de chez Broussillou ou Tocheport. Oh pas du « grand vin » non, mais du cru qui réchauffe les cœurs et les âmes, qui donne le verbe haut et gouailleur.
La petite eau de vie de fin de repas, qui fait claquer la langue et tordre le nez, n’est pas boudée non plus.
Et les jeunes gens qui dansent la bourrée une bonne partie de la soirée, sous l’œil attentif des parents et des mémés.
Avant de rentrer à la ferme des Cailloux où il vit avec ses parents, Maurice rejoint Louise pour lui souhaiter la bonne nuit.
Alors qu’il s’apprête à prendre congé, sans mot dire, la jeune femme saisit la main de son fiancé et la pose doucement sur son ventre. En un instant, le regard intense de Louise lui dit tout ; le présent et l'avenir.
 Maurice comprend alors le silencieux message. Une petite vie a commencé à palpiter dans le ventre de sa bien-aimée. De bonheur, Maurice ferme les yeux, tentant de ressentir les soubresauts encore imperceptibles du « petiot » qui sera là dans quelques mois. Il faut fera tout pour leur faire une belle vie.
Il avance ses lèvres pour effleurer celles de Louise.
 
 Lorsque Maurice rouvre les yeux, il fait froid ; une pluie fine imprègne les sols, les uniformes.
 Les hommes, transis de froid et les pieds dans la boue et baïonnette en bandoulière, tentent de se réchauffer autour d'un brasero en buvant un café délavé dépourvu de sucre. Les plus chanceux, ceux qui ont pu recevoir un colis, partagent religieusement des biscuits ou de la pâte de fruit avec leurs compagnons.
 Auprès de Maurice, et devant son air ahuri, le soldat Paul Cerfeuille lui demande :
-        Ça va Devel ?
-        Ça va, ça va, répond le jeune homme encore dans les méandres de son rêve.
-        Joli rêve apparemment. Si tu avais vu ta tête ; tu souriais comme un marmot. Tu devais rêver de ta blonde je suppose.
-        Hmm, hmm… Maurice, fixe, les yeux dans le vague la fumée grise de sa Caporal.
-        Fichue guerre hein ? Cerfeuille extirpe quelques copeaux de tabac roulé de sa bouche. Quelques semaines qu'ils disaient. Ça fait maintenant près de 3 ans !
 
Mais Maurice ne répond pas. Il préfère rester dans son rêve.
 À son retour, si Dieu le préserve, c'est sûr, il fera sa demande à Louise. Il l'épousera et s'installera avec elle dans une petite maison derrière l'église. Ils ouvriront une épicerie et auront une ribambelle d'enfants qui courront sur la place.
 Mais demain 17 avril 1917 au Chemin des Dames,  il avancera, comme les autres, l'heure venue, avec comme scande Nivelle, « confiance, courage, et vive (la France) » l'amour de ma Louise.