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Douze heures. Il ne lui reste que douze heures, ni plus, ni moins, mais à 10h50, ce matin-là, elle ne le sait pas encore.
Douze heures. Un tour de cadran comme on en vit environ soixante mille pour les plus chanceux, des chiffres si dérisoires quand on commence à les compter. Cette dernière boucle, danse macabre, elle la passera à lui tenir la main, de même qu’on rassure un chien lors de l’ultime visite chez le vétérinaire. Lorsqu’elle entre dans cette trop grande chambre si peu décorée, dans laquelle se mêle l’odeur entêtante d’éther et de produits d’entretien, après un lavage méticuleux des mains, ironie et futilité du geste quand on sait qu’une insignifiante bactérie vaincra douze heures plus tard dans un Waterloo où l’espoir, pour l’heure, demeure encore, elle aperçoit de suite une nouvelle bouteille branchée aux deux autres, noire cette fois, annonciatrice d’une funeste journée.
Chronos, dieu cruel, après qui elle court en vain depuis toujours, s’en mêle une nouvelle fois pour jouer du sablier alors qu’il se réjouit d’en épaissir ses grains de sable les jours monotones. Le temps, encore lui, se rappelle déjà à elle, dans les pleurs de son fils qui a faim, dans la pièce adjacente.
Elle le rejoint et sort son sein de sa blouse sans aucune pudeur, personne ne prend garde à elle ou ne s’incommode de ce geste licencieux, tous trop perdus dans leurs prières silencieuses, bercés entre espoir et désespoir, dans ce corridor, cette antichambre où la vie joue à la roulette russe entre les mains des spécialistes et des divinités.
Zack, son Zack, son petit bout d’amour, cet être si fragile. Zack, sa plus belle réussite, la seule. Son bébé, qu’elle aimera pour deux désormais puisqu’elle l’élèvera seule en dépit d’une conception à trois, quelle ironie !
Amir, son premier amour, son homme depuis trois ans. Un beau garçon, protecteur, un peu trop, jaloux, un peu aussi et sans doute excessif, il a parfois la main leste, mais il faut le comprendre, on ne se construit pas sans amour. L’affection et la bienveillance, trop souvent remplacées par la violence d’un père alcoolique et d’une mère défaillante ont distordu ses perceptions. Il faut dire qu’avec son caractère, Angie n’est pas facile à vivre, elle devrait savoir, à force, qu’il est vain de le provoquer ou de lui tenir tête, mais c’est plus fort qu’elle, en dépit des conséquences. Son instinct maternel et sa naïveté l’ont toujours fait renoncer à quitter Amir qui serait perdu sans elle.
Il y a un an, après une énième violente dispute, Angie s’est réfugiée chez Pénélope, son unique amie. Amir n’a jamais apprécié ses fréquentations, aussi, pour le rassurer sur l’amour qu’elle lui porte, elle a pris de la distance avec chacune d’elles. Toutes, sauf Pénélope, parce qu’elles travaillent ensemble dans la même équipe de l’usine d’embouteillage. 


Gabriel était présent chez Pénélope lorsqu’Angie entra chez son amie, le poids des larmes sur ses traits, chagrin en bandoulière et sac sur l’épaule. Il l’écouta, attentif, sensible à son dépit. Ils communiquèrent de longues heures avant de se revoir. Il ne lui fit aucune promesses, il aimait trop les femmes pour n’en satisfaire qu’une seule, néanmoins, dans ses bras, elle se sentait unique, importante, essentielle. Ils se voyaient lorsqu’Amir était absent, ce qui, au reste, arrivait peu souvent. Quelques caresses, quelques baisers pressés, il la culbutait et la besognait plusieurs fois de suite pour leur plus grand plaisir. 
Une nuit, après un second round charnel, Amir déboula dans l’appartement de Gabriel. Ce dernier resta calme et le regard sombre d’Amir suffit à Angie pour qu’elle le suive sans discuter. Sur le retour, elle tenta néanmoins de se justifier, mais une claque magistrale la renvoya contre la vitre du véhicule. Angie se tassa dans son siège ravalant larmes et torpeur. C’est dans le parking, au sous-sol de l’immeuble qu’Angie plongea dans l’enfer de son ire. Au cœur de la nuit, lorsqu’il la traîna par les cheveux vers l’ascenseur, ses cris et supplications furent vains et n’adoucirent point la fureur d’Amir. Il lui arracha ses vêtements enfilés à la hâte quelques minutes plus tôt. Dans une colère victorieuse, il lui pénétra la bouche de son vit déjà gonflé, puis le cul, sans autres préliminaires. La violente saillie prit fin rapidement. Si la douleur physique se dissipa en quelques jours, la géhenne morale et les injures crachées durant le coït forcé, demeura pour toujours dans l’esprit de la jeune femme. Au petit matin, sa vengeance assouvie, Amir la couvrit de douces caresses et de tendres baisers, s’excusa la voix fendue de trémolos et les yeux de larmes probes. Quand il glissa son visage entre les cuisses de sa compagne, elle eut beau serrer les dents et se focaliser sur la violence des actes perpétrés, son corps répondit aux gestes doux et aux caresses. C’est qu’il savait y faire avec sa langue, Amir, et quand elle jouit dans sa bouche, il en fut sincèrement  touché. Il s’invita en elle dans la foulée et ne murmurera que quelques mots à son oreille avant de décharger : Je t’aime Angie, tu es à moi. En réponse, elle le serra entre ses cuisses et lui caressa la nuque. Elle savait qu’il était sincère.
A dix-neuf ans, Angie vivait encore chez ses parents. Bien que n’appréciant nullement Amir, autant pour ses origines que pour son tempérament, de nouvelles métastases dans le poumon droit lui laissant peu d’espoir de profiter longuement d’une éventuelle descendance, Jeanne, la mère d’Angie, accueillit la nouvelle avec douceur et bienveillance. Quant à son père, traditionaliste, raciste et autoritaire, il la jeta hors du domicile familial manu militari. Sale traînée furent ses derniers mots à l’attention de sa fille. Elle demeura cependant très proche de sa mère. Plusieurs appels par semaine en cachette, des visites l’une chez l’autre en l’absence des conjoints permirent à la mère d’Angie de conserver des liens étroits avec sa fille unique et son petit-fils.
 
L’arrivée du bébé, les réveils nocturnes, la fatigue de sa compagne, son manque de disponibilités, les pleurs de son fils interprétés comme des caprices, plongèrent Amir dans une sorte de dépression paranoïaque, les coups et les injures plurent à nouveau comme une mousson tropicale.
La nuit où Amir menaça de s’en prendre à Zack, c’est sa mère qu’Angie appela. Les bleus sur son corps, un licenciement en conséquence de ses absences répétées, les outrages physiques et moraux réguliers, elle aurait pu les supporter, mais les poings d’Amir levés sur son bébé, son petit corps chétif secoué comme un pantin désarticulé la rendirent subitement lucide sur l’issue de cette relation toxique.
 
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 Angie assise dans la salle d’attente des soins intensifs, regarde Zack tirer sur son sein, ses yeux gris sombres de nouveau-né dans ceux de sa mère nourricière, qui pour l’heure n’est plus sa mère, juste une enfant pleurant la sienne. Rassasié, le bambin affiche un sourire béat et une bouille pleine de vie, la seule ici, aussi remplie que son estomac.
Retour dans la pièce médicalisée qui ressemble davantage à un cockpit qu’à une chambre à coucher. La malade est profondément sédatée, Angie n’en a cure et parle à sa mère, elle se raconte, se confesse sans échos, quelques absolutions muettes à ses prières idiotes. Elle pleure aussi.
Elle promet, elle sera une bonne fille désormais, seule plutôt que mal accompagnée, terminé, plus de beuh, ni de bonheurs artificiels, papa sera à nouveau fier d’elle, peut-être qu’il la serrera encore dans ses bras solides, comme avant, il y a bien trop longtemps. Peut-être que le grand-père apprendra à aimer son petit-fils. Oui, elle promet, de toute son âme, étranges vœux pieux éphémères et componctions, elle joue même les marchands de biens, les traders. Elle voudrait troquer ce qu’elle a de superficiel, de futile, contre l’essentiel. Tout ce qui lui appartient, si peu de choses en somme, pour reculer le temps de quelques mois, et réparer les erreurs passées. Elle donnerait son rein, un poumon, son foie contre une vie épargnée. Elle tente de donner le change puis s’en prend au tout-puissant et à son fils. Elle est détresse et devient colère. Alors elle fustige, elle invective, elle crache tout ce qu’elle pense de lui et de sa bande de guignols. Qu’est-ce qu’ils ont fait pour elle depuis qu’elle est de ce monde ? C’est peut-être le moment d’ouvrir le tiroir-caisse et de lâcher du lest.
Elle espère aussi qu’elle rêve, elle va se réveiller et tout cela, ces lieux, cette lumière crue, froide n’auront jamais existé. 
Oui, c’est ça, ce fichu rêve s’estompera et sa mère les prendra Zack et elle dans ses bras. Elle va compter jusqu’à dix, sans respirer et quand elle ouvrira les yeux, tout sera comme avant, comme quand elle était une petite fille, quand sa mère et son père l’aimaient encore pour ce qu’elle était, pour les espoirs qu’ils portaient dans ce qu’elle deviendrait. Elle recommence dix fois, mais chaque fois qu’elle rouvre les paupières, elle est toujours dans la salle aux lumières froids, polaires, Zack endormi dans ses bras.
Un, deux, trois, quatre…

 
 
                               3
 
Dix…
Battement de cils.
J’ai dû perdre connaissance.
J’étouffe, je manque d’air, ma poitrine semble écrasée, il m’est impossible de remplir mes poumons. Je voudrais parler, demander de l’aide mais des débris de verre obstruent ma bouche. Ma gorge est sèche et douloureuse. Je pleure, la douleur est trop prégnante, sourde, foudroyante, mais les sanglots comme les mots restent bloqués dans mon larynx. Je voudrais bouger mais aucun de mes membres ne réagit. Je suis toute ankylosée, ma volonté est anéantie, je souffre. 
Zack, où est Zack ?
J’ai dû m’évanouir et ils m’ont retiré Zack. Mon dieu, pourvu qu’il ne soit pas blessé ! Quelle idiote je suis. Zack, ce n’est rien mon bonhomme, maman est là.
Hé ! HE ! HEEEE ! Vous faites quoi là, pourquoi vous me regardez comme ça ? Hé ! Est-ce que quelqu’un m’entend ? Zack, comment va Zack ? Il a rien, hein ?
Papa ? Papa, c’est toi ? T’es venu ? Oh, papa ! Merci, merci d’être venu me voir, je te demande pardon. Je suis tellement désolée, j’aurais tellement aimé qu’on se retrouve dans d’autres circonstances. Je sais, t’es pas fier de moi, t’as même eu honte parfois, mais je vais me rattraper hein, je vais m’améliorer, je t’assure, même si maman, elle doit partir un jour, on va prendre soin l’un de l’autre, je te le promets. Je déconnerai plus, juré, c’est pas trop tard, tout va rentrer dans l’ordre. Merci, merci d’être revenu, mon papa.
Papa, pourquoi tu réponds pas ? Papa ? Papa ? Qu’est-ce qu’il dit là, le gars avec sa blouse ? Putain papa ! J’entends mal. C’est quoi ce bordel ?
-       Je suis navré Monsieur Heinrich, pour votre épouse. Vraiment navré. C’était un terrible accident. Mais vous avez votre petit-fils, Zacharie, il est sorti d’affaire. Le traumatisme crânio-cérébral est léger, il va rester encore quelques jours sous surveillance, mais il n’y aura aucune conséquence post traumatique. 
Il va maintenant falloir prendre une décision pour votre fille, Angie.
Papa, qu’est-ce qui se passe ? Je comprends pas.
-       Ma fille, docteur, elle vient de tuer ma femme. Elle a toujours mis le bordel dans notre vie. Quarante ans de mariage, vous imaginez ? J’avais plus que Jeanne dans ma vie, elle était tout pour moi et cette droguée, cette traînée me l’a enlevée. Depuis qu’elle est ado, elle n’a fait que nous causer des problèmes, elle a toujours fait en sorte d’attirer l’attention sur elle, si bien que ma femme n’a jamais voulu d’autre enfant. Et voilà qu’elle me prend ma Jeanne. Et je suis seul maintenant.
Oh,Jeanne, qu’est-ce que je vais devenir sans toi maintenant ? Je peux pas lui pardonner, j’y arriverai pas.
-       Monsieur Heinrich, je comprends votre colère, mais c’est votre fille. C’était un accident, un malheureux accident, elles ne portaient pas de ceinture ni l’une ni l’autre. Dans la course pour échapper au conjoint de votre fille, votre épouse a fait le nécessaire pour attacher le bébé à l’arrière du véhicule, c’est ce qui l’a sauvé. Vous avez compris ce que le chirurgien vous a expliqué pour Angie, n’est-ce pas ? 
-       Ecoutez docteur, je retourne au chevet de Zack, faites ce que vous avez à faire. Je vous assure qu’avec la meilleure volonté du monde, ça fait longtemps qu’on n’a plus rien à se dire ma fille et moi.
Papa, c’est quoi ? Papa ! Non ! Ne pars pas, pas maintenant, papa. Papa, me laisse pas toute seule ici.
 
22h50, Chronos couche le sablier, la laissant seule dans cette trop grande chambre si peu décorée. Ailleurs, main dans la main, la jeune mère regarde la sienne. Une larme lui échappe dans ce rêve éternel.
Dans quelques jours Jeanne reposera six pieds sous terre, Angie la couvrira, comme un linceul, moins d’un mètre au-dessus d’elle.