Affalée sur mon canapé, un plaid et le chat ronronnant installé sur mes genoux, je me coulais dans cette chaleur familière et réconfortante et je pensais à lui – comme chaque soir, comme chaque instant de mes journées où il n'était pas avec moi. Il est des amours d'une telle force qu'elles donnent le pouvoir de créer tout un univers à partir de la chaleur enveloppante des bras de celui qu'on aime. Des amours qui amènent à une furieuse envie de se saouler de l'autre et de présents partagés, tellement intenses d'évidence et de tendresse, tellement simples et universels qu'ils deviennent inconditionnels. Lorsqu'il n'était pas avec moi il m'inondait de messages et de mots ce qui suffisait à me faire vibrer presque autant que lorsque je me retrouvais avec lui, le visage enfoui dans le creux de son cou – mon endroit préféré sur terre. Nous avions traversé de longues séparations et d'éternelles absences – parfois un mois, parfois plusieurs années – qui avaient pour effet de renforcer le lien qui nous unissait et décupler nos sentiments à chaque retour l'un à l'autre.
Nos écrits compensaient notre éloignement. Nos inspirations faisaient tourner notre petit univers, celui que nous avions façonné au fil des mots, des attentes, des retrouvailles et de nos séparations. Je l'aimais démesurément.
Toujours lovée dans mon plaid, mon regard voyageait dans les étoiles que je percevais depuis la fenêtre et mes pensées vagabondaient dans notre histoire ; une grande chance nous avait été offerte, celle de nous trouver et de nous « reconnaître » dans une myriade de pseudonymes flirtant dans la sphère internet ; nos cœurs s'étaient mis à battre fort, très fort ; nos intellects se répondaient et s'amusaient à travers les mots, les silences et les attentes impatientes. Nos corps avaient frissonné, s'étaient extasiés et avaient brûlé de désir avant même de nous rencontrer. Nous étions jeunes, nous avions chacun quelqu'un dans nos vies. Puis une rencontre sur un quai de gare et des retrouvailles dans des chambres d'hôtels à l'occasion de séminaires ou toute autre excuse crédible permettant de traverser le pays sans attirer de soupçons confirmaient et renforçaient notre lien. Nous en avions tous les deux l'intuition profonde : nous nous étions retrouvés sur terre en tant qu'âme-sœurs ; nous partagions un amour transcendant qui nourrissait nos êtres, nous renforçait et nous rendait capables de le partager avec le reste du monde. Il décuplait notre énergie et la qualité de nos présences aux autres lorsque nous retournions à nos vies respectives.
Consciente de vivre une histoire rare et précieuse, je décidais de mettre un terme à ma relation conjugale déjà consommée et consumée avant même de nous être mariés pour avoir tout le loisir de n'appartenir qu'à lui, nourrissant le secret espoir qu'il en fasse de même. Notre relation était unique, j'avais cette place dans sa vie, je m'en contentais et m'en réjouissais. Il m'embrassait et m'embrasait ; rien d'autre de l'existence ne m'offrirait une telle intensité ; son apparition dans ma vie en avait révélé son sens, j'étais née pour le rendre heureux.
Il me confia un jour les difficultés rencontrées avec sa compagne et leur éloignement volontaire dans le but de décider chacun de la suite à donner à leur relation ; je fus plus que jamais présente et disponible pour lui, sans jamais l'oppresser, recueillant lorsqu'il décidait de se confier les dernières nouvelles de leurs réflexions – généralement peu réjouissantes pour l'avenir de leur couple. Il s'épanchait avec peu de pudeur, laissant entendre la décadence de leur couple, jusqu'à notre dernière rencontre où il m'annonça penaud qu'ils s'étaient mariés le mois précédent. Ecouter battre son cœur... ressentir son souffle sur mon visage, ses caresses sur mon corps... Effleurer sa peau du bout des doigts... Il avait fallu quelques minutes à mon cerveau pour décoder le message qui lui avait été transmis et comprendre qu'il suffisait d'une fraction de seconde pour que notre bulle hors du temps et hors du monde, pour que cet univers façonné toutes ces années à grands coups d'amour, de mots et de tendresse ne se désagrège et disparaisse à jamais. Il perçut le désarroi et l'incompréhension qui emplissait dans mon regard, me rappela qu'il ne m'avait jamais rien promis tout en précisant que cela n'affectait en rien notre relation et qu'il serait toujours possible de poursuivre notre histoire tel que nous l'avions fait jusqu'à présent. Je commençais à saisir qu'il avait tracé un plan pour sa vie : une femme officielle présentant bien sous tout rapport malgré une relation déjà élimée par le temps et les désharmonies conjugales, et la présence de sa bien-aimée dans un coin de sa vie qui viendrait compenser la fadeur conjugale.
Me rappeler au souvenir de cet instant me rendit nerveuse. Je me levais, mis de l'eau à bouillir sur la gazinière pour préparer une infusion, puis revins m'asseoir dans le fauteuil du salon une tasse fumante à la main, dans une tentative de réconfort. C'est étrange comme la mémoire peut se rappeler de détails insignifiants lors d'événements aussi cruciaux. Je visualisais encore maintenant des détails de la chambre d'hôtel dans laquelle il m'avait... comme avoué m'avoir trompée avec sa femme. Je revoyais très nettement le petit bureau en bois d'acajou sur lequel il avait posé sa montre avant de se déshabiller, ainsi que la lumière de l'après-midi filtrée par les voilages grisés qui se déposait discrètement sur le drap blanc froissé de nos ébats. Une sensation de malaise s'empara de moi alors que je saisissais le plaid pour m'en couvrir, dans un vertige qui me fit douter l'espace d'un instant de la réalité de ce geste et de ce moment.
Une rancoeur envers lui avait envahi mon être, je trouvais écoeurante sa détermination à essayer de maintenir notre relation malgré sa décision et si grossière la stratégie dont il avait usé et abusé les derniers mois en laissant entendre que leur histoire arrivait en bout de course et qu'une séparation devenait possiblement imminente... Alors qu'il était en train de préparer son mariage.
Une décennie entière fut le témoin de nos silences assourdissants, ponctués de quelques messages de sa part afin de s'enquérir vainement de mes nouvelles. Chacun avait repris le cours de sa vie. Des enfants naquirent, des vœux s'échangèrent, des déménagements s'opérèrent, probablement tout autant de disputes que de retrouvailles sur l'oreiller de chaque côté vinrent sustenter les chorégraphies du couple occidental version troisième millénaire.
Ma main caressait machinalement la tête du chat, tandis que mes pensées choyaient l'idée que le temps avait fait son œuvre, entrouvrant une porte vers un renouveau. Il cicatrisa les blessures et parfois, au détour d'une rêverie le temps d'une marche ou entre deux lignes d'un livre, émergeaient des fragments de souvenirs, charriant avec eux les émotions puissantes qui nous avaient tant de fois submergés et que nous aimions nous rappeler dans nos correspondances. « Le fil de tes mots danse dans ma tête... Mon corps, mon être entier devient un paradis. Tes murmures dans mes oreilles, ta voix si douce, des fragments de toi devant mes yeux et la sensation de moi dans tes bras. Extase divine, perpétuelle, toujours présente dès que je me relie à toi. » ; « Ecris-moi encore "Nous", dis-moi encore que tu m'embrasses fort avec toute la tendresse du monde, écris-moi encore que je serai bientôt entre tes mains... ».
Je chérissais les soirées comme celle-ci qui m'offraient, une fois la maisonnée endormie la possibilité de m'abandonner à ces souvenirs qui, après quelques années de routine conjugale me rappelaient de plus en plus à lui. C'est un soir d'hiver qu'une crise de trop eut raison de ma volonté de fidélité jusqu'alors résistante à toute épreuve. Je rédigeais une simple ligne qui suffit à elle seule à raviver l'extase amoureuse qui fut la notre, qui finalement était restée intacte en chacun de nous mais simplement assoupie et qui malgré toutes ces années passées n'attendait qu'un signe pour s'éveiller de nouveau.
Je ressentis le lendemain une gratitude infinie envers lui d'avoir répondu à mon mail. Au deuxième jour de nos retrouvailles virtuelles nous réaffirmions notre amour inconditionnel l'un pour l'autre. A la fin de la semaine la sensation de plénitude liée à sa présence dans ma vie teintait mon quotidien de joie, d'excitation, de tendresse, de croyances et de certitudes. Nous avions eu la chance de nous trouver, de nous reconnaître et maintenant de nous retrouver, sans rancoeur aucune. Plus encore, nos dix ans d'absence affluant vers des retrouvailles enflammées prenaient tout leur sens et n'en devenaient que plus romantiques, renforçant plus encore la certitude de la qualité tout aussi unique qu'universelle de notre lien.
Chacune de ses apparitions sur l'écran me transportait dans un état que je ne reconnaissais que trop bien. Apercevoir un nouveau mail de lui sur mon téléphone ... Impossible de le lire dans l'instant, débarrasser, faire la vaisselle, attendre, le cœur débordant de joie et d'impatience, attendre encore le moment propice pour le lire, et enfin me glisser dans notre bulle. M'envelopper de ses mots. Faire couler sur moi sa tendresse et sa délicatesse. Nager dans les vaguelettes de ses phrases.me noyer dans notre passion. Me draper de son évidence et de la mienne. Me débattre entre la furieuse envie de le retrouver, là tout de suite, demain, et la béatitude de cette attente, ce temps sacré qui sculptait encore et encore mes désirs, qui me sculptait encore et encore pour me réajuster à lui, pour mieux le retrouver, pour l'accueillir parfaitement là, dans mes bras. Chaque soir je me glissais dans les siens en pensée et je m'endormais avec lui.
Nos silences redevenaient tout aussi beaux que nos présences. Douchée, je lui envoyais un dernier message , avec de nouveau cette sensation étrange d'être là sans y être apparut furtivement, avec l'impression désagréable de m'observer d'en haut. Cette dissociation était-elle l'effet de cette double vie que j'étais en train de générer ?
Je partis me coucher, les fragments de notre histoire tournoyant, comme un mobile placé au-dessus du berceau d'un bébé pour faciliter son endormissement. N'y tenant plus ni l'un ni l'autre il nous avait été facile de nous rendre disponibles pour un rendez-vous malgré nos plannings respectifs.
Enfin notre jour arriva. Le temps qui s'arrêta dès qu'il ouvrit l'espace de ses bras, une merveilleuse éternité à partager sur les hauteurs des calanques, qu'est-ce que je l'aimais ... Cet instant confirma la sagesse de mon pardon. Blottie contre lui, je le serrais fort, très fort. Je sentais bien que son étreinte ne répondait pas tout à fait à la mienne, que son enthousiasme timide dissonait par rapport à ses messages enflammés, cela se justifiait par le trop plein d'émotions de l'instant... Mes lèvres se mirent à chercher les siennes et d'un geste tendre ses mains se posèrent sur mes épaules afin de m'éloigner ostensiblement de lui. Je vis le message passer dans ses yeux ; il avait le même regard penaud que dans la chambre d'hôtel. Il formula quelques mots... Je préférais quand il ne parlait pas. Vraiment. Il était question de fidélité, de n'avoir jamais trompé depuis dix ans, de ne pas pouvoir, de respecter l'autre, d'être désolé, d'un amour toujours présent et sincère, d'éviter un passage à l'acte. Peut-être aussi arrêter de s'écrire pour limiter les tentations trop fortes. Je lui demandais de me laisser profiter de cet instant, avant de nous quitter à tout jamais. Je l'enlaçai, fis le tour de lui, l'embrassai délicatement dans la nuque, lui demandai de ne pas se retourner pour ne pas me voir le quitter. Ce fut simple, finalement. Un geste brusque sur son dos, net, déterminé suffit à lui faire perdre l'équilibre et tomber du haut de la falaise.
Je me réveillais en sursaut. Des effluves parvinrent à mes narines. Pas ceux de la mer. Ni ceux de la bougie au patchouli que j'avais allumée en me plongeant dans mes pensées et nos souvenirs, lovée bien confortablement dans mon canapé dans ce moment que j'avais cru être hier soir. Il s'agissait d'une odeur nauséabonde d'urine : ma voisine était en train de pisser à un mètre de moi, baillant ostensiblement, loin, très loin de tous ces instants de douceur, passion et sensualité qui avaient peuplé ma nuit. Je venais de me réveiller dans ma cellule de prison. J'avais rêvé de ma vie d'avant, de mon foyer chaleureux, de mes soirées paisibles et du grand amour de ma vie que j'avais froidement assassiné parce qu'il ne voulait plus de moi dans sa vie.