Là, tel que vous me voyez, je suis « vénère » ! Pour rien. Il y a des matins comme ça.  En sortant du sauna de ma « Fiesta », je regrette encore plus de m’être levé pour piétiner de la glace dans ce patelin de m----e ! Sale journée qui commence ! Je le sens. Je le devine. Il n’y a qu’à voir le bled. Une place centrale grande comme mes toilettes, encombrée de véhicules de gendarmerie, clignotante de gyrophares bleus comme un sapin de noël et un thermomètre qui refuse de monter jusqu’à la barre des moins cinq, le tout sous un ciel de la même couleur que la route cabossée qui mène jusqu’à Chissey-sur-Loue. P---in de sale journée !
En face de moi, sertie dans l’auréole pisseuse du pare-brise qui commençait tout juste à dégivrer, l'église Saint Christophe ! Une monumentale fiente de pierre, moche et triste à faire dégobiller une gargouille. Et dire qu’elle abrite depuis le Moyen Âge un fragment de mâchoire de Saint Christophe, qui passait pour guérir les aliénés. Les aliénés ! Tu m’étonnes qu’il ait choisi ce bled dans le trou-du-cul du Jura.
 Passé la grille branlante, on ne voit plus que la tache rouge, perlée de gouttelettes glacées, de son anorak, plaqué contre le monticule de neige. Le reste du corps est enfoui dans l’épaisse couche de poudreuse tombée pendant la nuit et que le vent a méchamment accumulée contre le contrefort de l’église. Trois séries d’empreintes différentes font l’aller et retour jusqu’au cadavre. Les « bleus » ont eu la présence d’esprit de délimiter une allée pour éviter de trop polluer la scène de crime. Comme quoi tout peut arriver…
La tête du type est couverte de givre. Un front dégarni, des cheveux fins, dans les blonds sales, mi longs, raides comme des passe-lacets, une barbe de quatre jours pleine de stalactites, une bouche entrouverte aux lèvres violacées, des yeux révulsés sous une broussaille de sourcils argentés de flocons. Son anorak possède une capuche bordée de fausse fourrure, qu’il ne s’est pas donné la peine d’enfiler.
    On n’est pas censé l’extraire de son tas de neige pour y regarder de plus près ?
     On vous attendait major. Le type est inconnu des personnes qui l’ont découvert.
    Et qui l’a découvert ?
    Mesdames Brissot et Collimbus. Elles sont choquées. Elles sont dans l’église.
    Pas de médecin pour les constatations ?
    Il arrive. Les gars l’ont réveillé. A priori la soirée d’hier soir a été mouvementée…
    Du café ?
    Ça arrive aussi, major. « Chez Georgette » n’était pas encore ouvert. Toujours la même soirée.
    Ils aiment bien les soirées dans le coin, on dirait. Ils étaient nombreux à cette soirée ?
    Pas de grandes distractions dans le coin… Alors…
    Humm. Il faudra quand même en savoir un peu plus.
    Les fidèles commencent à arriver, major, qu’est-ce qu’on fait ?
    Parquez-les et dites-leur que le spectacle aura une heure de retard.
On aurait pu penser que dans l’église il fasse un peu moins froid que dans le blizzard extérieur. Que nenni ! C’est un congélateur avec la luminosité d’une catacombe. Sur le premier rang, deux silhouettes informes sont assises, faisant face à ce qui pourrait bien être le curé. Un courant d’air sibérien prend la nef en enfilade et finit de me foutre dans une rogne sans nom. Pourquoi ne peut-on jamais faire les interrogatoires au chaud dans ma « Fiesta » ?
 De plus près, le prêtre à l’air assez vieux pour avoir joué aux billes avec Saint Louis et les deux souris devant lui devaient tenir le sac de billes.
    Mon fils… Vous êtes dans la maison du Seigneur !
    Comment ? Ah… D’accord… - Il est cramé le cureton, je le sais que je suis dans une église !
    Votre cigarette…
    Oh ! Pardon. Excusez… J’ai un peu perdu l’habitude…
    Vous n’avez pas vu le bénitier… A l’entrée…
    Le bénitier ? Ah, non… J’ai… J’ai gardé les gants… - Il va me gonfler longtemps l’ancêtre ?
    L’eau bénite, mon fils... Nous nous devons de rendre grâce à Dieu pour son don ineffable, nous implorons son secours pour garder dans notre vie le sacrement que nous avons reçu dans la foi.
    Ok. Ok. Une autre fois peut être… Pour le moment, nous avons du macchabée dans le frigo. Ce sont ces dames qui ont découvert le corps ?
    Fort exact. De la compassion, mon fils, un peu d’humanité, s’il vous plait…Elles sont profondément choquées. Vous ne pourriez pas les interroger un autre jour ? Et surtout, ailleurs que dans la maison de Dieu.
    Dites, elle n’est jamais chauffée la maison de Dieu ? Bien la peine d’avoir une prise directe avec l’enfer... Bon, OK. Allons dans votre sacristie… C’est par là ?
    Maintenant ? C’est obligé ? J’ai ma messe. Nous pourrions attendre demain, que mes ouailles se remettent de leurs émotions.
    Désolé, mon bon père, je dois m’être mal exprimé… Magnez-vous de me suivre dans cette foutue sacristie où je vous fais tous coffrer pour entrave à l’enquête !
Mon coup de gueule, répercuté par les voutes de pierres, m’a presque surpris moi-même. Le ressort qui retenait le cul des deux vielles sur leur banc les en a éjecté, fissa. Les grenouilles de bénitier se sont précipitées vers la porte la plus proche, terrifiées, pendant que le curé, les mains au ciel, aspirait l’air froid à la façon d’un plongeur apnéique, en implorant tous les saints statufiés sur les piliers de l’église.
    Bien ! Qui l’a vu la première ? Une main tremblante et gantée se lève. Le regard de presbyte me supplie de ne pas la trainer derrière les barreaux. Soit, soyons magnanime.
    Qu’avez-vous fait exactement à la découverte du corps… Prenez votre temps… Chaque détail compte…
    Ben… A vrai dire… D’abord… Je m’est approché… J’y ai touché le nez… Il était froid … Je m’est signé – on sait jamais- et pis j’ai dit à Jeannette : « M’a tout l’air d’être mort, ce gars-là ».
La voix est aigrelette, un poil trainante, avec un accent « campagne profonde ». Elle a un visage blet à la peau jaune, ridée comme une peau de saucisson, un nez arqué surplombant un fin duvet brun, des lèvres inexistantes et un menton pointu qui tremblote dans une écharpe au crochet. Une tête de belette momifiée, coiffée d’une toque en peau de lapin. Un désastre sans nom pour l’industrie des produits d’hygiène.
    Jeannette ?
    Jeannette, c’est moi… Jeannette Collimbus, Veuve. Ancienne secrétaire de mairie. J’habite au Bois-Masson, la maison aux volets bleus. J’ai mis du bleu parce que, avec mon défunt mari, nous on aimait bien le …
Elle me fait tout de suite penser à « Médusa », la méchante prêteuse sur gage de Bernard et Bianca. Maquillage exagéré, mèches de cheveux orangés dépassant de la chapka tricotée main, voix de crécelle, vulgaire et suraiguë. Elle dégage une odeur non répertoriée au catalogue Mont Saint Michel, entre naphtaline, graisse à traire et hareng saur.
    Stop ! Merci ! Merci ! Vous l’avez touché vous aussi ?
    Grands Dieux ! Mais non ! Voyons… on le connait même pas 
    Ah, ben oui… Evidemment. Quelle heure était-il quand vous l’avez découvert ?
    Huit heures quarante-trois… A peu près… Hein, Jeannette - La belette reprend la main.
    Je dirais pareil que toi, Madeleine.
    Quarante-trois ? Vous êtes sures ?
Médusa explique doctement :
    Je quitte la maison à huit heures trente-cinq, je prends Madeleine cinq minutes plus tard et on ouvre l’église à huit heures quarante-cinq. Pour la messe de neuf heures, il nous faut bien dix minutes pour tout mettre en place avant que monsieur le curé arrive. On a vu le bonhomme en arrivant. Je dirais… Oui… Huit heures quarante-trois.
    Mon fils ! Dieu tout puissant ! Puis-je dire ma messe, à présent ?
Je l’avais oublié, le curé ! Il a quitté la pèlerine et, le visage rouge brique, les mains sur les hanches, la toque de travers, s’impatiente… diablement.
    Oui, vous pouvez y aller.  Nous prendrons les dépositions de ces dames après l’office.
Les hommes de la brigade ont déterré « Mister Freeze » qui git, droit comme un pieu, sur le côté, dans le tas de neige. Le médecin émerge de sa nuit à grands bâillements malodorants. C’est un petit homme grassouillet, tirebouchonné dans une parka « camouflage ». Avec sa tête ronde couperosée et ses oreilles décollées et rouges, on dirait un potiron avec deux tranches de salami de chaque côté ! Difficile de le prendre au sérieux.
    Alors docteur, quoi de neuf ?
    Pour moi, il est mort de froid.
    Etourdissant diagnostic ! Il a fait moins douze cette nuit, valait mieux ne pas attendre le bus en tricot de corps.
    Il est raide comme un tisonnier. Pas grand-chose à en tirer. Je dirais qu’il est mort après minuit. Pas de trace de coup, pas de blessure… Non, il est bien mort de froid.
    Papiers ?
    Aucun. Tatouages de marins sur les avant-bras. Dans les trente-cinq ans, bon état général. J’en saurai un peu plus quand il aura complètement dégelé.
Quand je vous parlais d’une journée merdique ! Un SDF, surgelé, dans ce patelin paumé, qu’est-ce que c’est que cette histoire de fou. La première gare est à vingt-cinq bornes, il n’est pas venu à pied…  Il y a fatalement un témoin. Il chausse au moins du quarante-quatre, pas d’empreintes de ce gabarit… Il a neigé après… Pourquoi ne pas mettre sa capuche avec ce temps pourri ?
    « Georgette » est ouverte, major.
    Faites attention à ce que vous dites, mon vieux, ça pourrait être mal interprété.
Cela faisait bien deux ou trois siècles que je n’étais pas entré dans un bistrot de campagne. C’est l’odeur qui vous saisit dès la porte d’entrée. Un mélange de remugles de jus de filtre de cigarette, de mousse de bière rance et de serpillère mal rincée. Un délice ! La pénombre, accentuée par le plafond bas et enfumé, vous force à écarquiller les yeux, entrainant immédiatement une larmoyante rétinopathie incontrôlée. Le comptoir en acajou, chapeauté de cuivre bosselé par l’usage, mériterait à lui seul la visite d’un égyptologue au vu du nombre impressionnant de hiéroglyphes gravés au couteau sur le bois sur ses flancs. Le sol en carreaux de grès piquetés de rouge, vous colle aux semelles comme si vous marchiez dans la mélasse. Une forêt de chaises en bois couronne la dizaine de tables carrées à dessus en simili marbre vert. Des verres ballons prennent la poussière, suspendus par le pied à des racks métalliques au-dessus du bar. A l’arrière, plaquées contre un miroir géant estampillé « Cinzano », six ou huit bouteilles entamées végètent sur l’étagère de verre. Retour vers l’estaminet coupe-gorge, façon dix-huitième siècle.
    Georgette ?
    Nan. Moi c’est Paulette. Georgette c’est ma sœur. Elle finit de se préparer. On s’est couché tard. Vous êtes ?
Paulette doit avoir dans les quarante-quarante-cinq ans. Elle me dépasse d’une tête et doit faire trois fois mon poids. La blouse en nylon à rayures bleues peine à contenir la viande de la bonne-femme. Cheveux épais, poivre et sel, avec beaucoup de sel, yeux exagérément grossis derrière des hublots aux verres de myope, un poireau disgracieux au coin droit d’une bouche tombante et humide qui postillonne au-dessus d’un triple menton dégoulinant sur un décolleté niagaresque. Merci Rubens.
    Major Jeandillard. Il y avait une petite fête chez vous hier soir ?
    Comme tous les samedis. Faut bien se divertir. Y’a pas qu’à la ville qu’on a droit à rigoler, non ? Qu’est-ce que j’y sers ?
    Café, merci. Le samedi, c’est Ibiza… malgré la purée de pois. Bravo. Vous vous souvenez des participants ?
    Pour sûr ! C’est toujours les mêmes. Mais ce serait-t-y pas comme un … comment qu’on dit déjà… Un secret professionnel !
    Vous devez confondre, ma bonne dame. Ceci dit, je peux faire fermer votre établissement pour raison administrative, déclencher une enquête fiscale ou des mœurs, vous amener, votre sœur et vous, en garde à vue… et j’en passe, ou bien… Vous répondez à mes questions sans barguigner !
    Georgette ! Georgette ! T’as pas bientôt fini de te peinturer ?
    « Bondieu-de-bondieu » ! Le sang te coule pas jusqu’au pont ! Me v’là…
M----e alors ! Des jumelles ! C’est la meilleure… Exactement le même gabarit, la même tête de chouette effarouchée ! C’est le cas de le dire : je ne suis pas sorti de l’auberge. Quelle journée ! La Paulette se penche à l’oreille de la Georgette, dont le visage blêmit.
    Eh ! Oh ! La flicaille… Nous, on y est pour rien dans les objets déposés autour de l’église, hein ! On est des femmes honnêtes et travailleuses, comme ils disent aux informations. Les gens viennent boire un coup, jouer aux cartes et causer, c’est tout ! On fait acte de sossa… sociss… soci-a-bi-li-té… C’est-t-y pas ce que nous avait dit le député l’année dernière ?
    Oh que si, pour sûr, ma Georgette !
    Sociabilité ? Elle est bonne celle-là ! Vous vendez du poison à l’hectolitre ! Chaque année, il y a plus d’accidents de la route dans le coin que pendant la guerre d’Indochine, sans compter les malformations congénitales, les baffes garnies sur la ménagère et les viols de mineurs. Alors, un peu de décence… Sociabilité ! Je vous jure… Répondez plutôt aux questions ! Qui était présent hier soir à votre petite beuverie ?
Rien qu’à la couleur de leurs bobines, je peux être certain qu’elles m’ont bien compris. Il y a un truc que je ne remarque que maintenant : Paulette a le poireau à droite quand Georgette l’a à gauche. Il faudra que je m’en souvienne.
    Il y avait le docteur Milcent, Jean-Paul et Mimille ,..
    Et le Frédo et son frangin.
    Stop ! Les Mimille, les Frédo et les autres surnoms, je m’en fous… Je veux les noms de famille. Ecrivez-les-moi … sans en oublier un seul. Vous faites ça tous les samedis ?
    Ben ouais. C’est notre cabaret, en quelque sorte.
    Je vois le tableau. Avez-vous entendu quelque chose, hier soir… Une voiture inhabituelle, des cris. Vu des lumières ? Croisé un inconnu ?
    Ben non. Hier, c’était comme d’habitude.
    Ça c’est terminé à quelle heure, votre petite orgie ?
    Vers les une heure, une heure et demie, je dirais, hein, Paulette ?
    Ouais. Peut-être une heure et demie…
Là, comme on dit chez nous : « ça sent le pâté ». Elles sont en train de me mener en bateau les deux grues. Ce petit regard en coin, les narines qui palpitent, les rides grasses du front qui commencent à briller… Pas naturel tout ça.
    J’ai remarqué que vous faisiez hôtel, aussi…
    Ouais. L’été on loue trois chambres à l’étage.
    En ce moment ?
    Personne.
    Les draps, là, au pied de l’escalier…
Touché ! Les deux dindes se regardent comme si elles se voyaient pour la première fois. Les décolletés prennent la teinte marmelade de fraises écrasées. Des perles de sueur constellent les triples mentons. Ça bouillonne dans les cervelles des sœurs gras-double. La Georgette se lance :
    C’est que… Pour tout vous dire… Après la fête… Enfin, vous voyez… On est « catherinettes »… Depuis un bon moment… Alors, des fois… entre amis…
Je vois… Non ! Non ! Je préfère ne pas voir ! Je n’imagine même pas ! Les deux péronnelles semblent à peine gênées, un petit rictus de plaisir coupable entrouvre leurs bouches grassouillettes et leurs binocles géants cachent mal l’éclat encore énamouré dans leurs yeux globuleux. Qui l’eut cru : Chissey-sur- Sodome et Gomorrhe ! Cinquante nuances de Georgette ! Erotico-bestial !
    Qui était le ou les heureux élus ?
    Oh ! Gros coquin ! Ça ne se dit pas, voyons… on a nos pudeurs.
    Je vais vous avouer quelque chose : je m’assois gaiement sur vos pudeurs ! Il vous reste encore dix secondes pour me donner un nom… Après c’est la maison d’arrêt de Besançon !
    Huuu ! C’est Frédo et son frangin !
   
    Morpionnet. Frédéric et Gaëtan Morpionnet. Ils tiennent une ferme sur la route de Villers.
    Bien ! Nous vérifierons ça. J’attends la liste ! Mettez leur heure de départ à chacun. Attention nous vérifierons auprès des intéressés… Ça vient le café ou il faut le faire soi-même.
Les frangines font la moue. Savoir que leurs petits secrets d’alcôve risquent de s’ébruiter ne les enchantent manifestement pas. Je suis curieux de connaitre l’heure de départ de Frédo et de son frère. Ont-ils remarqué l’anorak rouge, juste en face ?
    Major ! Ils demandent s’ils peuvent emmener le corps ?
    Pourquoi pas. Pour nous, c’est comme d’hab, voisinage et bavardage, les deux mamelles de la délation de proximité. Ah ! Que les gars évitent les prunes, poires et autres réchauffe-cœur, nous avons assez mauvaise réputation comme ça. Pendant qu’on y est, qu’ils freinent aussi sur le café, je n’ai pas envie d’avoir une bande de surexcités tout l’après-midi. Une minute ! J’aimerais jeter un dernier coup d’œil sur notre bonhomme de neige avant la découpe.
Bordel ! Qu’il fait froid ! Foutu climat sibérien ! J’ai beau savoir que c’est un des coins les plus réfrigérés de France, je ne m’y fait pas. J’avais postulé pour Perpignan… On ne fait pas toujours ce que l’on veut… surtout dans la gendarmerie ! N’empêche qu’aussi polaire, je n’en ai pas souvenir. Je ne serais pas plus étonné que ça de croiser des pingouins sur la place !
Pas beau à voir mon congelé. Cette peau jaunâtre marbrée aubergine, c’est à vomir. La bouche est restée ouverte après l’examen du toubib. On y voit une grosse langue bleue bombée. Ecœurant ! Au moins les paupières sont baissées… J’inspecte l’anorak… Super qualité, Gore-tex, duvet d’eider, triple coutures… Du bon matos pour affronter l’Himalaya ou camper en terre Adélie. Pantalons doublés et déperlant, bottines fourrées à semelle antidérapante. L’étiquette cousue sur la doublure indique « ARCTIC PATROL MODULAR PARKA »- Made in Norway- Started in 1877. Ben, mon colon !
    Je serais vous, major, je demanderais à  Jansen.
    Comment ? Quoi ?
    Pour des fringues « grands froids » comme celles-là, je demanderais au brigadier Jansen. Il a déjà fait deux virées au pôle nord… en expédition avec des chiens et tout… Il en connait un rayon.
    Il est où, cet esquimau ?
Jansen est formel. Ce déguisement est principalement porté par les membres d’équipage de cargos au long court traversant l’atlantique nord. Ça irait avec les tatouages. Question : Que fait un marin gelé, sans papier, assis dans la neige à Chissey-sur-loue ?
Non, décidément, je ne peux plus, je me caille trop. Je rentre. De toute façon, je n’ai pas terminé mon café et j’ai une liste à récupérer. Les deux monstres sont toujours entassés, côte à côte, derrière le bar. Dans l’encadrement du miroir on dirait une publicité géante pour des rillettes. Ma vue les contrarie, ça se voit à leurs mimiques simiesques reflétées dans la glace.
    Ma liste est prête, mesdames ?
    Mesdemoiselles ! Elle est là… Tout le monde y est…
    Bien. Voyons ça… Humm ! Six hommes ? Tous célibataires, je suppose ?
   
    Je n’ai rien dit. Deux départs à onze heures trente, deux à une heure… Les deux derniers ? Les frères Morpionnet ?
    On dormait. C’est des gars discrets… C’est d’ailleurs vos sbires qui nous ont réveillés en tapant comme des sourds dans la porte !
    Nous manquions de café. Vous savez ce que je crois ? Je crois que l’anorak rouge était ici, dans cette salle, hier soir ! Voilà ce que je crois.
    N’importe quoi ! Vous manigancez des trucs et des machins, alors que vous n’avez pas la moindre preuve ! Nous voulons notre avocat !
C’est quelle mordrait la Georgette ! J’ai reculé d’un mètre sous l’aspersion d’un crachin de postillons… et parce qu’elle m’a fait peur. Si elle n’était pas coincée entre l’évier et sa sœur, elle m’aurait bien roulé dessus !
    Ah, bon ? On a un avocat ? C’est qui ?
    Mais tais-toi donc Paulette !
    On se calme ! Votre avocat vous allez en avoir besoin, pour répondre de complicité de meurtre.
    Je te l’avais dit ! Je te l’avais dit !
    Mais ferme là, idiote. Tu ne vois pas qu’il prêche le faux pour savoir le vrai !
    Pas tant que ça. Si vous vous étiez levés plutôt et que vous aviez ouvert les volets du bistrot, vous auriez trouvé une paire de gants. Celle qui traine en ce moment, là-bas, sur le radiateur de la fenêtre.
Vous devriez voir la trombine des deux grâces. La débâcle totale. Une déconfiture, un naufrage. Dans mon fort intérieur, je n’en reviens pas moi-même. J’enchaine les constatations, je déduis, je développe. Sherlock, Poireau, Colombo, et même Magnum n’ont qu’à bien se tenir. Quoique pour Magnum, disons que  j’ai un doute.
    Mon dieu, mon dieu, mon dieu ! Je l’avais dit, oui ou non ?
 La Paulette va nous tomber dans les pommes. Derrière le comptoir ça risque d’être coton pour la relever. Georgette, les deux bras mous et replets agrippés à l’évier, est plus rougeoyante que le phare de Cordouan un jour de tempête. Bouche ouverte, les yeux faisant des allers et retours entre le radiateur et moi, elle devrait exploser d’un instant à l’autre.
    Major. Ce sont des gants de protection chauffants. Ça doit valoir une blinde. Vous croyez que c’est au mort ?
    Et comment ! Le type était là-haut, peut être depuis plusieurs jours. Ces deux laiderons nous prennent pour des jambons depuis le début. Allez ! Ça suffit ! Vous allez vous décider à cracher le morceau !
    C’est le fils du château, si vous voulez tout savoir !
    Hein ? Le fils du château ? Quel château ? Quel fils ?
    Je crois qu’elles veulent parler du château de Roche-Buffard, Major. A trois kilomètres, sur une boucle de la Loue. Il est mal en point, d’après ce qui se dit. Le châtelain se serait ruiné en bourse au début des années quatre-vingt-dix. Depuis il s’enferme dans son château et survit on ne sait pas trop comment. Je ne savais pas qu’il avait un fils.
     Ben si ! Même qu’il est revenu en apprenant la mort de son père il y a deux mois. Il veut reprendre le château.
    Tu devrais la fermer Paulette. Ça va nous retomber dessus, tu vas voir…
    Vous retomber dessus ? Mais vous êtes déjà dessous, enterrées jusqu’au cou dans le fumier, mes petites dames. C’est tribunal, prison, photos dans le journal !
    Mais, « bordel-de-dieu », nous, on a rien fait. C’est lui qui a tout foutu en l’air. Y pouvait pas rester sur son bateau et nous foutre la paix !
    J’l’avais dit ou pas ? Quand je pense que ces abrutis de frangins disaient qu’il n’y avait pas de risques.
    Attendez ! Attendez ! Stop ! Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de frangins ? Allez on reprend tout depuis le début.
Amaury de Roche-Buffard ne s’entendait pas avec son paternel. Mais alors là, pas du tout ! Au point d’en venir aux mains, un bel après-midi de la Saint Jean. Le violent coup de tisonnier en travers du visage du vieux châtelain lui a brisé la mâchoire en deux endroits. Le fiston a vite fait ses valises et s’en est allé de par le monde sans plus donner de nouvelles. En fait, il s’est tout bonnement engager dans la marine marchande et en a profité pour faire plusieurs fois le tour du monde. Le décès de son père l’a rattrapé quelque part au large de la Nouvelle Zemble, délicieux archipel russe de la mer de Barents, situé au-delà du 70e parallèle nord.
Il a débarqué il y a quatre jours et a pris une chambre à l’hôtel des deux folles. Personne n’a soupçonné que cet inconnu avait un lien quelconque avec la Roche-Buffard. Il s’est montré avenant, marrant, payant à boire à tout le monde et beau gosse avec ça, ce qui n’était pas pour déplaire aux deux michetonneuses amateurs. Le joyeux marin attendait, en toute discrétion, des nouvelles du notaire qui vérifiait la légation.
Les fins de soirées arrosées sont propices aux confidences. Les défenses d’Amaury le nordique sont tombées il y a deux jours. Il a confié à son verre de calva qui il était et ce qu’il venait faire : vendre les terres et le château pour s’installer dans une ile caribéenne et y vivre peinard le restant de ces jours. Douche froide chez Georgette et compagnie ! Si les murs ont des oreilles, les verres de calva aussi.
Champs, bois, étangs, il y en aurait pour plusieurs millions d’euros. Grand bien lui fasse, me direz-vous. Parfaitement d’accord. Seulement voilà, il y avait un os… un os double. Après la réclusion volontaire du vieux châtelain de Roche-Buffard, les terres et les bois ont été laissés à l’abandon. Un temps… Puis, en catimini, quelques champs ont retrouvé miraculeusement leur ensemencement. Sans que le châtelain n’y trouve à redire. Des coupes de bois sélectives ont fleuries de ci de là, sans trop attirer l’attention. En quinze ans, hectares par hectares, les propriétés de Roche-Buffard ont glissé vers de nouveaux exploitants qui profitent de la neurasthénie du vieil aristocrate. Jusqu’au jour où… La vente des biens est un coup dur. Un gros, gros, coup dur.
La soirée était bien arrosée. Le marin était en état d’ébriété avancée, comme la majorité des participants. La conversation s’est envenimée rapidement sur les intérêts particuliers des uns et des autres. Amaury, grandiloquent, renvoyant les terriens, les « bouseux », à leurs masures, leurs lisiers et leurs marmailles chialeuses. Rien à foutre des champs, des forêts et des lacs jurassiens. Vive l’immensité de la mer, le soleil sur une plage de sable doré, les palmiers, etc… etc…. Remet-nous ça Georgette !
Il n’a pas vu la main vider un sachet de « Tramadol » dans sa bière. Il s’est endormi comme une masse sur le formica de la table. Ne restaient dans le caboulot que deux parasites voraces et deux demoiselles émues. Une accalmie dehors ?
Paulette est en larme. Elle se mouche dans le torchon pour essuyer les verres. Georgette est assise sur le radiateur fatidique, les mains sur les genoux, atterrée, fatiguée, terrassée par la tournure des évènements. J’ai enfilé les gants chauffants. Je devrais les garder. Pas si pourrie que ça, la journée…
— J’ai cru que c’était pour rigoler. Les cons… Ils lui ont enfilé son anorak, l’ont pris sous les bras et transporté à l’église. Pour rigoler quoi… On a bu un dernier coup à sa santé et on est allé se coucher.
Comme disait je ne sais plus qui : « Les conneries, c’est comme les impôts, on finit toujours par les payer. »