Je l’ai entendu crier derrière moi : « Ne fixe pas ! Bouge ! Ne fixe pas ! » J’ai essayé… Je jure que j’ai tout tenté : blocages, dégagements, esquives. J’ai fini en « full crouch », la tête entre les avant-bras. Je ne ressens plus rien. Je n’entends plus les cris et les sifflets. Je suis ailleurs…
Quand je l’ai croisé, la première fois, je n’ai retenu que les grandes mèches noires qui sortaient d’un bonnet mauve, le manteau en tricot à trois ou quatre larges rayures aux couleurs vives descendant jusqu’aux chevilles et ce sac géant qui venait de me heurter en passant.
     S’cusez-moi !
C’est tout ce que j’ai entendu d’elle. Interloqué, je l’ai regardé s’éloigner à pas rapides sur le trottoir. Je me rappelle vaguement les rayures de couleur, le balancement ample du manteau, la tache mauve du bonnet. J’ai toujours en tête l’odeur de bergamote, le clappement des talons sur le ruban de macadam noir et humide, un bus qui freine, un appel à taxi, là-bas tout au fond…
Je regrette, Vanessa. Tu n’imagines pas comme je regrette. C’était un réflexe, un automatisme… Une connerie ! Je me suis excusé, j’ai offert des cadeaux, j’ai promis, juré de ne plus recommencer. J’ai fait une erreur… une regrettable erreur. Je ne m’explique pas moi-même ce coup de folie. Pourtant…
Je commence à ressentir une crispation à mon poignet gauche, celui qui m’a déjà lâché. Je respire par saccades sans pouvoir vraiment m’oxygéner. Ma tête dodeline d’une épaule à l’autre. Devant mes yeux hagards, les lèvres de Gadj s’obstinent à articuler, mais je n’entends rien qu’un brouhaha incohérent. Je suis fatigué. Alors à quoi bon…
Vanessa était réapparue au garage de la rue Chambon pour une histoire de démarreur qui toussotait le matin. Je l’ai d’abord vu de dos, de loin, en train de plaider sa cause devant la vitre de l’accueil où madame Groblanc, la patronne, officie. Puis on a crié mon nom dans le garage. En m’approchant, dans le contre-jour, j’ai aperçu les rayures de couleur puis le bonnet mauve. Mon pouls s’est accéléré, comme quand j’entends les cris de la foule, là-bas dans la salle, en marchant dans le long couloir. J’ai dû rester bloqué un moment car madame Groblanc m’a lancé son cri de guerre favori : « Y pense dormir là, l’abruti ! ».
Elle avait un joli visage, des cheveux courts et brillants, des yeux marron et une fossette sur la joue droite. D’une voix claire et autoritaire elle m’a expliqué son problème, les bras empêtrés dans la lanière d’un grand sac besace. Elle me parut belle comme ces naïades au bain, dans le tableau de Rubens imprimé sur le calendrier des Postes.
Par habitude phallocratique, j’ai fait jouer mes pectoraux sous le débardeur et forcer sur les biceps. J’ai guetté ce long regard velouté de femme pour ma démarche que je voulais féline et mes muscles sculptés par l’entrainement. J’ai pris les étincelles dans ses prunelles pour de l’émerveillement quand elles n’étaient probablement que de l’amusement pour le coq de basse-cour.
Les doigts experts de Gadj déposent la vaseline sur mon front et mes pommettes pendant que le vieux Hamid tente de cicatriser l’arcade au fer. Ce foutu tampon de gaze est trop gros, il  m’empêche de bien respirer. Combien me reste-t-il de temps ? Une « bimbo » en maillot de bain bleu se dandine en brandissant à bout de bras une pancarte. Les lumières blanches des projecteurs m’éblouissent. J‘ai un désagréable goût métallique dans la bouche. Je cherche machinalement la pipette de la gourde…
Nous nous sommes donnés rendez-vous à « La Fourche », le bistrot, à deux pas de l’hôpital où elle travaille comme infirmière. La lune de miel a duré trois mois et nous avons décidé de vivre ensemble. Ma mère était contente. Vanessa et elle s’entendaient à merveille. Quatre cent jours ! Quatre cent jours magiques, passés à une allure fulgurante, une fantastique parenthèse dans ma vie de marginal.
L’éponge glacée me fait du bien. Le panneau de la pin ’up indique qu’on en est qu’au sixième. Je ne tiendrais jamais jusqu’au bout. Trente-huit ans !  Dont vingt-cinq à donner des coups… et surtout à en prendre. C’est trop… Beaucoup trop… Les claquements de la serviette devant mon visage me rappellent ceux de ses talons sur le trottoir. Je n’ai plus envie de continuer. La cloche vient de sonner. Il faudrait que je me lève. Mes bras sont lourds et amorphes. Debout … qu’on en finisse. Une silhouette vient à ma rencontre : Vanessa ?
Le garage, couvert de dettes, a été mis en vente. Tout le monde dehors. Je suis resté sur le carreau, sonné, désemparé, knock-out pour de bon. Les premières semaines, toujours sous le choc, j’ai passé le plus clair de mon temps entre frapper de rage le sac de sable de la salle Marcel Cerdan et rester allongé sur le canapé à regarder d’un œil morne des pubs pour du fromage à raclette. Vanessa n’approuvait pas mais s’efforçait de comprendre. Elle travaillait de plus en plus souvent de nuit. Loyer, bouffe, ménage, chaudière en galère, les pépins s’accumulaient. Les désaccords émergèrent suivis des reproches et des engueulades. Ma frustration a pris le dessus sur ma raison. J’aurais dû partir… L’irréparable n’aurait jamais dû arriver.
La clameur des spectateurs surexcités m’anesthésie plus qu’elle ne m’aide. Une foule de cafards immondes qui hurle, le pouce vers le bas, réclamant du sang. Mon poignet est paralysé. Mon arcade droite, tuméfiée, se remet à saigner au premier choc. Je sens la rigole de sang chaud qui court sur ma joue. Je frappe dans le vide. Mes jambes sont en béton. Je n’esquisse plus que de mesquins petits pas de côté. Putain, que les cordes sont rêches dans mon dos. Gadj fait de grands gestes incompréhensibles. Le fantôme devant moi me bouscule, m’emplafonne, me hache. Tenir debout ? Encore un peu ?
Je m’étais juré de ne jamais reproduire les erreurs de mon père. J’avais tenu parole jusque-là. De toutes mes conquêtes, et j’en ai eu pas mal, aucune ne peut dire que j’ai levé le petit doigt sur elles, quelques soient les circonstances. Alors pourquoi ce vendredi matin… Dépossession, impuissance, inadaptation, débilité… Je ne me rappelle même plus de son réquisitoire… Un déluge de reproches, de critiques, de sermon. Mon sac de sport jeté de dépit dans le couloir. La fameuse goutte d’eau…
 Je crois me souvenir de ce brouillard acide qui brûlait mes yeux insomniaques, de ce sifflement strident qui irradiait dans mon cerveau, de ses sanglots hystériques qui m’horripilent…Ais-je entendu la cloche ? Me suis-je levé du tabouret pour reprendre un combat ?  Je n’ai compris que trop tard mon erreur, ma faute, mon barbare attentat ! Le grand sac de frappe noir qui se balance mollement… deux séries de combos… comme à la salle…
Sincèrement, je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai perdu toute maitrise, toute humanité. Vanessa… Ma naïade… Elle est partie. Elle ne reviendra pas.
Les gants sont trop lourds. J’ai baissé la garde. Cette fois c’est vraiment la fin. Une immense fatigue vient de me submerger. Je n’entends plus rien. Je ne vois plus rien. Je ne ressens plus rien. Le « jab » est parfait. Il a atteint la base du nez, la bouche, le menton. La mâchoire s’est déplacée, d’un coup, vers la droite. Le choc, si redouté, est monstrueux. La tête est rejetée en arrière… Les gouttes de sueur et de sang aspergent les cafards frénétiques des premiers rangs. Les lumières tourbillonnent. Un voile rouge m’enveloppe. Un grand froid me transperce.
 Une odeur de bergamote, le clappement des talons, le bus qui freine, un appel à taxi, là-bas tout au fond… Tout à une fin, dit-on…