Je m’engage dans la ruelle et le changement d’ambiance est radical. Cette ville n’a plus rien d’accueillant dans la seconde où l’on s’aventure hors des sentiers battus. La seule manière de tomber sur un touriste ici serait par hasard, en petits morceaux dans un sac en plastique noir. Voilà l’honnêteté que j’aimerais voir sur chaque carte postale. 
Effrayés par le bruit régulier de mes pas, deux rats gros comme des chats détalent et vont s’abriter sous une énorme benne à ordure pleine à ras bord de poubelles éventrées. L’odeur qui s’en échappe n’est pas uniquement celle de la nourriture avariée. Il y a quelque chose de plus puissant, d’infiniment plus rance, exactement comme ce qui pourrait émaner de plusieurs cadavres de rongeurs obèses décomposés et boursouflés par les larves de mouche. Une spécialité locale. 
La venelle est encore relativement bien éclairée, malgré l’heure tardive, et ce grâce aux fenêtres des appartements qui la bordent, laissant se diffuser la lumière des pièces. On pourrait se demander ce que font tous ces gens encore réveillés au milieu de la nuit, et ce serait très insouciant que d’espérer une réponse anodine à cette question. Mieux vaut ne surtout pas avoir connaissance de ce qui empêche de dormir tous ces honnêtes citoyens. Les bruits qui proviennent des bâtiments alentours sont d’ailleurs largement suffisants pour se faire une idée. J’entends des objets voler en éclats, sûrement du verre, ou de la vaisselle, ainsi que des voix, qui chantent ou bien qui hurlent, pour des raisons qui seront peut-être évoquées page cinq dans le minuscule encadré de la rubrique faits-divers du torchon de demain. Mon pied heurte un petit objet métallique qui s’en va rebondir un peu plus loin devant moi. Une douille. 
Avec le sifflement des sirènes de police au loin, j’aperçois sur ma gauche un homme contre le mur enroulé dans un sac de couchage à même le béton humide et froid. Il est allongé sur le côté, et fait face au mur, de manière à ce qu’il m’est impossible de déterminer s’il respire ou non, ce qui n’est et ne sera de toute façon jamais ma préoccupation. 
Je jette le mégot de ma cigarette en direction d’une flaque d’eau dans laquelle se reflètent les néons faiblards et grésillants de ma destination. Une Harley est stationnée devant le bar. Deux hommes en état d’ébriété manifeste et portant tous les deux un col en V fument devant la porte en se tenant amicalement par les épaules. La zone de mon cerveau qui s’occupe du langage ne parvient pas à interpréter correctement le sens de leurs paroles, alors qu’ils semblent pourtant très bien se comprendre entre eux. Je les dépasse sans même qu’ils ne me remarquent et pousse les portes du rade. 
L’endroit tout entier a mauvaise haleine. L’air est chaud, humide et agressif. Tellement chargé que respirer est devenu synonyme de picoler. Le bois exsude de la bière. Mes chaussures collent au parquet. J’y suis. 
Digéré par l’Humanité. Dans les entrailles de mon espèce. Les voix me parviennent comme d’incessants gargouillements. Une demi douzaine d’hommes corpulents encerclent une innocente table de billard dans le fond, certains astiquant leurs queues à la craie en attendant leur tour. De mon point de vue, il n’existe rien de métaphoriquement plus homosexuel qu’une bonne partie de billard entre potes. Autant arrêter de tourner autour du pot et s’enculer tout de suite. 
J’avance vers le comptoir accompagné d’une musique country quelconque. Le refrain se répète en boucle : 

Grew up overshadowed by still lakes,
Couldn’t catch the eye of no city girl, 
Here I am, devoted to Donna, 
How I love the way she looked in her blue jeans, 
Can’t believe I let the smog cloud my eyes. 

Je commande un whisky on the rocks à la femme qui ressemble à un type de l’autre côté et surveille encore une fois la salle en faisant mine de chercher ma monnaie. J’ai ma cible en visuel. 
En réalité, je l’ai repéré dès l’instant de mon arrivée. Il est seul, assis à une table juste à côté de l’entrée, aussi inratable qu’une barquette micro-ondable. Il boit une bière light à la bouteille et jette régulièrement des coups d’oeils à son téléphone posé devant lui comme s’il attendait quelqu’un, ce qui est le cas. Il est le portrait craché du trentenaire qui se croit dans la force de l’âge alors que sa vie pitoyable est en fait une succession de déceptions et d’échecs cuisants. 
Je ne l’observe pas plus longtemps pour ne pas éveiller ses soupçons et me retourne vers le bar où mon verre est servi devant moi. J’avale une gorgée nonchalamment, comme tout le monde ; un homme venu noyer ses problèmes dans quelques centilitres corsés. J’arbore une mine impassible, neutre, facilement oubliable. Je ne suis personne, et tout le monde à la fois. L’homme vissé sur le tabouret à mes côtés me tourne le dos et tchatche avec une femme beaucoup plus âgée que lui au visage, semble t-il, ravagé par la meth et deux ou trois fausses couches. Parfait. 
Je sors discrètement mon téléphone et me connecte à mon profil Lovee. Sur cette application de rencontre, je m’appelle Kelsey, 19 ans, originaire de la cité des anges, mais en vacances chez une amie dans celle qui ne dort jamais. Je suis une petite brune d’un mètre cinquante-huit, typée latina, qui cherche à s’amuser et qui adore les films avec Jake Gyllenhaal. Je ne brille pas par mon intelligence, mais j’en ai assez pour savoir que je plais aux hommes et que cet atout, s’il est savamment utilisé, peut m’ouvrir beaucoup plus de portes qu’un Q.I. de 140. Je me met en avant sur les photos, parfois j’en montre plus qu’il ne faudrait. Je couche si je veux, quand je veux, je suis girl power, et ce soir j’ai bien laissé sous entendre que j’étais prête à mettre mes idéaux-vitrines de côté pour me faire prendre comme une chienne. J’allais oublier : la licorne est mon animal spirituel, évidemment. 
J’ai engagé la conversation avec un certain Jason, de son vrai nom Jason Vorm, le même qui est actuellement assis derrière moi, lui aussi inscrit sur la même plateforme. Il a tout de suite mordu à l’hameçon comme l’animal affamé qu’il est, sans se douter une seule seconde que Kelsey n’existe pas, et que la jeune fille qu’on voit sur les photos que j’ai publié est une pauvre gamine décédée il y a quelques années d’un tragique accident de la route et dont j’ai seulement subtilisé et falsifié l’identité virtuelle post-mortem. Qui a dit que les morts n’avaient plus le droit de baiser ? 
Un rentre dedans explicite plutôt grossier et quelques émojis de pêches et d’aubergines plus tard, je lui ai donné rendez-vous dans ce bar car, selon Kelsey, même s’il ne paye pas de mine, la propriétaire est une amie à ses parents et lui offre toujours des coups à l’oeil. En réalité, j’ai choisi cet endroit pour son cadre, éloigné de l’agitation de la ville, propice aux enlèvements et aux meurtres. Il a tout gobé, et le voici. Je reprends la conversation en cours avec lui, et écris : 
“ J’arrive dans 5min. J’ai hâte ! “ que je termine par un émoji d’un visage qui hurle de peur et celui souriant avec les yeux en forme de coeur. 
Je me déteste de me rabaisser ainsi. Mon amour propre en prend un grand coup, mais je n’ai pas le choix. C’est de cette manière que l’on communique par écrit, de nos jours. 
La vie est un cycle. Depuis l’Homme préhistorique communiquant avec des sons et des gestes nous avons élaboré un nombre impressionnant de langages différents et complexes pour finalement retourner au stade où les mots ne veulent plus rien dire. Exit les relations épistolaires des XVIII et XIXème siècles, aujourd’hui les amoureux s’envoient des nudes qui finissent sur internet dans les publicités intrusives des sites pornos. Leboncoin pour le sexe ? Clique ici. Pas d’inscription. Pas de carte bleue. Ces femmes moches aussi ont envie de baiser. Clique ici et BAISE.
Bientôt, les pictogrammes assiéront leur domination sur l’alphabet. Les mots seront tous abrégés dans les dictionnaires. Accueillons l’époque imminente des romans rédigés intégralement en smileys, où les émotions exagérées et exacerbées façonnent un monde devenu esclave de l’attention d’autrui. Une vie connectée déconnectée de la vie.
Je risque un coup d’oeil derrière moi. Il prend son téléphone intelligent dans la main. Son visage s’illumine. Sa réponse ne se fait pas attendre : 
“Dépêche-toi, je me sens pas à l’aise entouré de tous ces barbus…” suivi d’un émoji qui pleure à chaudes larmes. 
Il fait de l’humour par écrit, alors que je le perçois très nerveux et impatient. Il n’en peut plus. Sa jambe tremble. Il a l’eau à la bouche. Je trempe mes lèvres dans mon verre et m’amuse à le faire saliver d’avantage : 
“Petit joueur. Moi à ta place, j’en serais toute mouillée” émoji qui cligne d’un oeil et qui tire la langue. 
Je ne me retourne pas cette fois, mais je devine qu’il a dû sauter sur son téléphone et sourire bêtement face à son écran en essuyant ses mains moites contre le haut de son pantalon. Un être humain en rut est tout aussi stupide, voire plus, que n’importe quel autre animal dans la même période. J’ai déjà honoré des contrats faciles, mais celui-ci ressemble de plus en plus à un cas d’école presque indigne de mon talent. Je pourrais le prendre comme une insulte à mes compétences si ce n’était pas aussi grassement rémunéré. 
Soyons honnêtes : certaines vies humaines ne valent même pas la moitié du montant de la prime qu’ils ont sur leurs têtes. Mais je ne me plains pas, je ne crache jamais sur de l’argent, et par dessus tout, j’adore mon métier. Rien n’égale la satisfaction procurée par le moment de la traque, cette partie du job où vous avez l’occasion de laisser s’exprimer toute votre créativité afin de surpasser intellectuellement un individu qui doit ne rien voir venir. 
Mon téléphone vibre. Jason est très réactif, mais je décide de le laisser mariner quelques minutes à partir de maintenant. Question de crédibilité. 
J’observe négligemment mes alentours. L’homme à ma droite fait éclater de rire la femme qui l’accompagne, et à mes oreilles ce son est encore moins mélodieux que celui que font les dents d’une fourchette contre la surface d’une assiette en céramique. J’attrape mon verre et avale une nouvelle gorgée pour éviter de serrer les dents.
Un flashback me submerge. Je me retrouve encore sur les abords du fleuve. Cette femme bien habillée est à genoux devant moi, les mains liées dans le dos. Son maquillage a coulé et strie son visage. Le canon de mon arme est plaqué contre son crâne ; il s’enfonce dans sa masse capillaire en soulevant quelques mèches. Je suis sur le point d’appuyer sur la détente, mais je m'interromps juste avant. Elle se met à rire, sans raison. 
Un son qui me dévore de l’intérieur. Ma circulation sanguine se gèle. Mes os se changent en glace. Son attitude totalement terrifiée venait de céder place à une hilarité folle et malveillante absolument inattendue. J’ai déjà eu affaire à des gros durs, qui clament ne pas avoir peur de mourir, mais qui appellent leurs mères en sanglotant juste avant que je ne leur ôte leur misérable vie, mais jamais je n’avais entendu de son aussi glaçant naître de la bouche d’une femme, et Dieu sait que bien d’épouvantables choses peuvent sortir de cet endroit. Je ne suis pas croyant et ne compte pas le devenir, mais cet éclat de rire était l’enfer personnifié. Un signal du diable en personne, s’il existe, pour me remercier de toutes ces pauvres âmes offertes et qui me réserve une place bien chaude en bas, avec lui. 
Je suis persuadé aujourd’hui que ce rire a continué de retentir quelques secondes après que j’ai abattu sa propriétaire. Il y a eu un léger décalage entre le moment où la balle a traversé son cerveau et le moment où elle a cessé de s’esclaffer de la sorte. Ce décalage résonne encore en moi quelques fois. Un rire suffit à déclencher ce souvenir à tout moment. On a beau être endurcis, ce métier peut parfois laisser quelques séquelles psychologiques, je suppose. Le stress post-traumatique n’est pour moi qu’une déformation professionnelle. 
Je décide de focaliser très vite mon attention ailleurs que sur le couple à mes côtés. Il ne s’agit pas de perdre mon self-control maintenant, alors que je touche au but et que ma cible est juste à quelques mètres derrière moi, tentant de maîtriser son érection. Je me concentre sur l’écran presque géant fixé au mur. 
Une coupure pub est diffusée à ce moment. Le son de la télé est coupé, mais je me concentre sur les images. Une foule de nazis durant la seconde guerre mondiale se salue de leur geste si distinctif. Les bras en l’air, tout le monde s’écroule soudainement. C’est ici que je comprends qu’il s’agit d’une publicité pour du déodorant. Le produit arrive escorté par deux Panzerkampfwagen de l’armée allemande et ressuscite toutes les troupes en vaporisant sous les aisselles sa “fraîcheur longue durée”. La réclame se termine sur ce slogan : “Même en pleine guerre, il suffit de changer d’air”. Du grand art. 
Je reprends mes aises alors que les mauvais souvenirs s’estompent lorsque mon téléphone reçoit une nouvelle notification. Je l’ouvre et reste sous le choc face au contenu du nouveau message de Jason, qui m’écrit : 
“T’es grillé, enfoiré.”
Mon coeur implose. Je fais volte-face et constate avec effroi qu’il n’y a plus personne à la table où il était encore assis quelques minutes plus tôt. Comment est-ce possible ? Je parcours la salle des yeux en tentant de maîtriser ma panique, mais je ne le trouve plus. Qu’ais-je fait qui ait bien pu me trahir ? Jamais auparavant quelqu’un ne m‘avait échappé. C’est tout bonnement inconcevable. Je repasse ces derniers instants en boucle dans ma tête, sans parvenir à déterminer à quel moment mon plan a pu se transformer en une telle merde. J’aurais sous-estimé cette petite merde de Jason Vorm ? Je n’y crois pas. A moins qu’il n’est pas celui que je crois, et dans ce cas je viens de tomber la tête la première dans un piège très élaboré me visant personnellement. Je reçois un nouveau message de sa part : 
“Viens dans la ruelle, un peu plus haut. J’ai laissé un petit cadeau pour toi.”
Mon instinct de survie me hurle de battre en retraite, le temps de prendre du recul et de réfléchir aux causes d’une telle situation, mais ma conscience professionnelle me pousse à réagir et à réparer le problème dès maintenant. J’ai un contrat à honorer, et il n’est peut-être pas encore trop tard. Après tout, il est probable que c’est cet abruti lui-même qui m’attende encore dehors, prêt à me flinguer dans le noir entre deux déchets non recyclables. S’il est seul, je peux être plus rapide que lui. J’ai l’expérience de mon côté dans ce domaine. 
Je termine mon verre cul-sec et le fais claquer contre le comptoir une fois vidé. Les glaçons tintent agréablement comme pour me faire leurs adieux déchirants, et je quitte cet endroit infâme dans l’idée de ne plus jamais avoir à y remettre les pieds. 
La nuit m’enveloppe comme une mauvaise confiserie à la liqueur. Celles que personne ne touche, hormis les invités peu drôles à Noël. Plus personne ne se trouve dehors. Les deux hommes sont partis. Je suis complètement seul, et je fais preuve d’une extrême prudence lorsque je commence à avancer dans la ruelle. Je regarde dans tous les recoins, étudie chaque parcelle d’ombre suspecte, à l’affût du moindre bruit pouvant trahir la présence de quelqu’un qui m’observe. Mon téléphone est toujours dans ma main, et je remarque immédiatement le nouveau message de Jason lorsque je le reçois : 
“Il y a un clochard par terre, près de la benne. Retourne-le.”
J’arrive justement au niveau dudit individu qui n’a pas assez bien travaillé à l’école au moment où je lis ces lignes. Il n’a pas changé de place depuis la dernière fois que je l’ai vu, en arrivant. J’approche presque sur la pointe des pieds, comme si j’avais peur de le réveiller, ce qui est ridicule. Je le bouscule de la pointe de mes pieds dans le but de déclencher une éventuelle réaction, mais rien ne se passe. Je m’accroupis alors à ses côtés, et le tire par l’épaule afin de l’allonger sur le dos. 
Un énorme couteau de chasse est planté pile au niveau de son coeur. Un couteau de chasse que je reconnais immédiatement comme étant le mien. 
Transpercé par la lame et partiellement tâché de sang frais, un mot est encore accroché à son torse. Je lis : 
“T’es le prochain.”
Je retire la lame et m’écarte du cadavre. Après un examen plus approfondi, je confirme qu’il s’agit bien de mon arme blanche, censée se trouver en sécurité dans un coffre dissimulé dans mon appartement New-Yorkais. Je ne sais plus quoi penser, et je n’ai pas le temps de réfléchir car un dernier message parfaitement synchronisé, comme chorégraphié, s’affiche sur mon téléphone : 
“On échange les rôles à partir de maintenant. Je suis le chat, t’es la petite souris. On verra combien de temps tu survivras comme ça.”
Je sors de la ruelle pour m’engager sur le trottoir d’une artère principale perpendiculaire. Je suis parfaitement visible à présent, aveuglé par les lumières de la ville. Sorti des coulisses, j’ai l’impression de briller. Un couple d’asiatiques me croise en souriant. 
Je devrais me cacher, effectivement. Embarquer dans le premier vol, fuir le plus loin possible de ce merdier qui échappe totalement à mon contrôle. Ma couverture est complètement grillée ici, et je ne sais comment, même mon appartement n’est plus sûr. Pourtant, je ne peux m’empêcher de sourire. Je n’ai plus rien à perdre. J’attends ça depuis tellement longtemps, en réalité. L’opportunité de surmonter un vrai challenge est enfin arrivée.