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Le voyage imprévu EmptyLe voyage imprévu

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Intriguée (et excitée comme disent les Américains), Robyn galope vers son rendez-vous mystérieux. Elle s'assoit à la terrasse à côté d’une jeune femme dont le langage corporel dégage une grande anxiété. Robyn la fixe avec une insistance toute grave espérant capter son attention. Quelques secondes plus tard, un homme sort du café, prend la femme par le bras. Ce mouvement brusque la force à se lever. À cet instant, le regard trahit quelque chose qui s’apparente à de la peur mêlée à une profonde tristesse. Le couple disparaît au coin de la rue. Robyn se sent bête, assise là au Café de La Poste, seule. Elle aurait juré que c’était bien avec cette jeune femme qu’elle avait rendez-vous. Robyn ne sait pas quoi faire, il est trop tôt pour aller dormir, mais trop tard pour commencer la visite de la ville. Elle décide d’entamer la conversation avec le serveur pour tuer un peu de temps. Robyn avait remarqué les préparatifs et les affichettes accueillantes pour les invités du mariage de Julie et Valentin. Elle ne les connaissait pas, mais avait eu un petit pincement au cœur, elle aurait adoré être de la partie. Distraitement, elle pose son regard sur le serveur et lui lance : 
« Vous avez entendu, demain il y aura un mariage au Grand Hôtel. 
- Oh vous savez, on se marie tout le temps par ici. C'est romantique, le littoral est magnifique, il y a des rues pittoresques, des vallées cachées, des monuments historiques en abondance et même des lieux hantés ! Le Grand Hôtel par exemple, on dit que la nuit on y entend deux enfants jouer près de la cheminée. C’est dans la chambre 13 que leur mère se repose régulièrement car elle effectue des allers-retours entre New York et Le Touquet très régulièrement. Une fantôme voyageuse. 
- Je ne crois pas aux esprits ! Peut-être à demain ! » 
Installée dans son lit après une bonne douche, Robyn repense à la succession des événements depuis l’invitation. Arrivée au Grand Hôtel du Touquet, une chambre (la 13) avait bien été réservée sous son nom de jeune fille (Ravensburg). Sur le lit, à la place d’un kit de bienvenue, elle avait trouvé une note : 



Retrouvons-nous au Café de La Poste, rue de Londres. La façade est facilement reconnaissable. Je lis “Le Monde” et bois de l’eau Vichy.  


Robyn vit à Huntington Beach en Californie. Il y a une semaine, elle avait reçu une invitation à effectuer un voyage au Touquet pour un séjour au Grand Hôtel (tous frais payés) à l'occasion de son anniversaire. Ses grands enfants avaient quitté le nid depuis de longues années. Son beau garçon et sa brillante fille, après d’excellentes études, s'étaient installés sur la côte est des Etats Unis "plus excitante, plus culturelle et avec de meilleurs restaurants", ce que Robyn ne pouvait pas contester.  À la manière de parents qui gâtent trop leurs enfants pour compenser le manque de temps à leur consacrer, c'était le schéma inverse. Ses enfants la comblaient de cadeaux insensés et coûteux pour lui faire oublier leur absence aux anniversaires, Thanksgiving et même une année sur deux à Noël. Robyn avait sombré dans plusieurs dépressions. À la première, on lui avait dit que c'était normal. Il faut un temps d’ajustement quand les enfants s’envolent du nid. Elle avait bien essayé de raviver la flamme de son couple mais son mari ne voulait pas arrêter de travailler. Ses week-ends étaient rythmés par les sorties au golf et les siestes. À la deuxième dépression, ses amies (pas très bienveillantes) avaient ajouté la culpabilité :
« Mais tu devrais avoir honte de te plaindre. Au moins, le tien, il ne va pas voir ailleurs... »

De retour dans la chambre 13.

Robyn vient de vivre l'épisode étrange du café. La fatigue commence à la gagner pour de bon. Bien calée dans son lit, elle commence à se relaxer. Ses yeux se ferment mais Robyn lutte, elle avait prévu de préparer son itinéraire du lendemain. Son cerveau commence à confondre les lieux. Une petite seconde d'hésitation, Robyn ne sait plus si elle est en France ou aux Etats Unis.  Elle observe autour d’elle. C’est une belle chambre avec un charme un peu vintage. Bien qu’épuisée, Robyn ne peut s'empêcher de fixer le tableau au-dessus de la coiffeuse. Elle se relève pour lire le petit signe doré sous l’œuvre :

Portrait de la famille Ravensburg commandé à la peintre Mary Stevenson Cassatt, 1888



Robyn regarde de très près. Elle est formelle, il s'agit de la femme croisée au bar de La Poste. Elle décroche le portrait pour le regarder sous la lumière plus puissante du petit bureau installé sous la fenêtre. Une coupure de journal est collée derrière le cadre protégé par un épais papier kraft.



Construite en 1878, la bâtisse, appelée le Pillars Estate à Albion, NY, est inspirée du style néo-grec. Devant d’imposantes colonnes blanches, des lions rugissants veillent encore sur la famille qui n’aurait pas quitté les lieux. Un noble européen se serait installé ici avec sa famille en 1878. Ils ont eu deux enfants. Toute la famille a péri dans un incendie la nuit du 29 mai 1888. Les rumeurs fantomatiques commencent lorsque la maison est en cours de rénovation pour lui redonner sa grandeur d'origine. Un ouvrier a juré avoir vu le père de la famille assis à l'extérieur de la maison, sur le perron, comme s’il attendait quelqu’un. Les trésors architecturaux de la bâtisse avaient attiré les collectionneurs richissimes d’Europe. Notamment, le Grand Hôtel du Touquet en France, possède la cheminée de marbre visible dans le grand salon. 

Robyn trouve que la famille a l’air unie et heureuse. Elle avale un petit cachet de mélatonine pour effacer les effets indésirables du décalage horaire. 
« Il est grand temps que je dorme. Je deviens folle. »
Une douce voix féminine vient la bercer :  
“Robyn, les enfants veulent rentrer. Seul un membre de la famille vivant peut les ramener. Je suis allée au café en cachette de mon mari. J’ai un créneau de deux heures tous les cent ans pour revenir sous forme vivante. Ça aurait été plus facile de vous expliquer de vive voix ce que j’attendais de vous, mais mon mari avait été mis au courant me criant que j'étais cinglée, que vous les vivants ne comprenez pas ces choses-là. Il m'a formellement interdit de vous approcher et a envoyé un commissaire me récupérer d’urgence. Vous étiez juste à côté de moi mais désobéir vous aurait mise en danger. 
James Drake a acheté aux enchères les plus belles pièces de notre maison pour son hôtel au Touquet, ils ont emporté la cheminée près de laquelle les enfants sont décédés. Je ne sais pas exactement pourquoi mais les petits se sont retrouvés emprisonnés dans cet établissement à des milliers de kilomètres de notre maison. Vous êtes la seule parente encore vivante des Ravensburg. Achetez deux billets d’avion supplémentaires pour l'Amérique et installez-vous entre eux, vous verrez qu’ils sont bien élevés.”
Une semaine plus tard…
« Allo chéri ? Je ne rentre pas tout de suite en Californie. J’ai décidé de visiter New York pendant une dizaine de jours. 
La voix du mari de Robyn était moins calme que d’habitude :
- D’accord, mais dis donc, j’ai vu le débit sur notre carte, tu voyages en première classe ou quoi ? Et puis, il y a le nom d’un magasin d’artillerie sur l’un des relevés… J’ai appelé les enfants, ils prétendent que le cadeau du voyage ne vient pas d’eux. »
Robyn se dit, bien ironiquement, que pour une fois, pour la dernière fois, sa famille l’avait remarquée. Malheureusement, il était trop tard, leur temps était écoulé. Les opportunités avaient été nombreuses. Statistiquement, il y avait moins de deux pour cent de chances que les choses ne changent. Robyn avait tenu des comptes très serrés de chaque coup de fil de ses enfants : le garçon l'avait appelé onze fois les douze derniers mois et la fille cinq. Ils n'étaient pas revenus à la maison depuis déjà vingt-quatre mois, prétextant le manque de temps, mais le garçon avait trouvé une plage horaire sur son calendrier pour passer trois semaines au Japon et la fille était partie en Australie tout l'été pour rencontrer la famille de son nouveau Jules. Robyn, elle, n’avait jamais rencontré son “futur gendre” alors qu’elle habitait bien plus près du couple. Robyn et son mari s'étaient rencontrés vingt ans plus tôt lorsqu'ils travaillaient pour la même entreprise biomédicale. C'était l’amour fou, les voyages, les sorties, puis la vie de famille rythmée par les activités d’enfants brillants et sociables. Elle ne sait pas véritablement comment leur relation s'est détériorée. Sans doute comme tout le monde. Robyn ne supporte pas les regards éteints qu’il porte sur elle. Il l’appelle souvent sa “pauvre Robyn”. Le ton n'est pas affectueux mais plutôt susurré comme un sous-entendu qu'elle ne comprend pas bien. Oui, elle est pauvre d’argent mais pas d’esprit. Pour la dernière fois, elle veut provoquer une émotion chez cet homme qu’elle avait épousé le cœur rempli d’amour, mais qu'elle ne connaissait plus vraiment. 
Robyn se tient debout entre les enfants fantômes de ses aïeux Ravensburg. Son projet était de rejoindre cette famille, ou plutôt sa famille pour l'éternité dans leur manoir de l'État de New-York. 
L’esprit de Robyn vacille entre la colère contre ceux qui, avec le temps, l'avaient rendue obsolète et une certaine excitation pour l’acte qu’elle allait oser commettre. Robyn s'était renseignée sur le mécanisme. D'après le moteur de recherche Google : “la charge propulsive subit, lors du tir, une réaction chimique la transformant en partie en gaz. Ce gaz va alors, en se détendant, exercer une pression, propulsant le projectile dans le canon”. Elle le savait, son mari, à l’autre bout du fil, allait reconnaître les sons du Beretta 92 qu’elle mettrait en action. Robyn s'était enfoncée profondément dans une lassitude ancienne. La tristesse et la solitude s'étaient tassées en blocs solides, lestant l’esprit, à tel point qu’aujourd’hui, le corps ne savait plus comment bouger. Immobile et transparente, Robyn murmure d’une voix claire : 
« Ne vous inquiétez pas mes enfants chéris, je ne vous lâcherai plus jamais. 
- Mais à qui tu parles Robyn ? »
Le coup de feu résonna longtemps. 
 Dixily

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