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Un monde littéraire...
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     J’ai une tête d’hôtesse. Une tête d’hôtesse de conventions, de salons, de foires, de halls d’entreprise, de séminaires, de conférences… Une tête d’hôtesse avec ma peau délicate, mon nez fin, mes légères taches de rousseur, mes cheveux blonds tirés impeccablement en arrière. Une tête d’hôtesse et un physique d’hôtesse : pas assez grande pour être mannequin mais assez élancée et menue pour rentrer dans des tailleurs parfois mal coupés et pour porter avec aisance des talons en toutes circonstances, même sur des moquettes d’hôtel profondes…
Dans ce bus confortable qui nous amène au Centre des Congrès, je plisse les yeux au gré de la lumière d’un soleil qui se bat avec les nuages. Assise derrière le chauffeur, seule, j’entends derrière moi les filles s’esclaffer, comme si nous étions en voyage scolaire. Toutes sauf la petite nouvelle, Léa, qui a l’air un peu perdue et se tient droite sur son siège, les yeux écarquillés. C’est sa première mission et je pense que l’ambiance détendue qui règne dans le bus la décontenance, elle qui est si jeune et semble si timide. Je comprends que les filles se vannent et se distraient. Tout à l’heure, nous devrons toutes jouer notre rôle de fille aimable, patiente et disponible. Être accueillante et prévenante, sourire, distribuer des badges, orienter les visiteurs, sourire, répondre à toutes les questions, rattraper les égarés, sourire, maîtriser son élocution, répéter, sourire… Et moi je serai là pour les encadrer et veiller à ce que tout soit parfait. Car je suis une hôtesse qui supervise les hôtesses, la plus haute fonction ou le dernier échelon, c’est selon, un rôle que j’ai acquis après de nombreuses années dans ce métier.
J’ai toujours tenu ce rôle. Quand j’étais petite et que mes parents invitaient des amis, on m’habillait comme une adulte et on m’envoyait ouvrir la porte pour les accueillir. J’ai mis longtemps à ne plus avoir peur de ces grands qui se penchaient vers moi en disant « Mais qu’elle est mignonne ! » et qui voulait absolument que je les embrasse sur la joue, même si je n’en avais pas envie.
 
Le bus a des hoquets. Il y a beaucoup de travaux sur la route et nous avançons lentement. Je me penche vers le chauffeur et, anxieuse, lui demande si nous arriverons à l’heure. Cela n’a pas l’air de l’inquiéter mais c’est en klaxonnant qu’il me lance : « Faut pas vous en faire, on y sera à temps ». Je me cale de nouveau dans mon siège. Dehors, les nuages gris semblent se liguer de façon menaçante, le soleil a abandonné…
 
Au collège, j’ai eu des seins très tôt et quand ils me croisaient, les garçons ouvraient de grands yeux en se poussant du coude. J’étais si timide que je rasais les murs et rougissais dès que j’entendais parler de moi. Je ne savais plus où me cacher et je portais des pulls très larges pour ne pas me faire remarquer. Et puis, comme je grandissais et que je devenais de plus en plus féminine, j’ai compris que je ne pourrais pas devenir invisible et j’ai choisi d’assumer mes formes, sans ostentation. J’ai appris à marcher droit sans baisser la tête, à arborer un léger sourire, à ne pas réagir aux réflexions lourdes et désagréables pour me protéger des regards des uns et de la jalousie des autres. Gracieuse mais pas poseuse. Gentille mais pas naïve. Lointaine mais pas hautaine. Une vraie profession de foi.
 
Léa, qui ne participe à aucun jeu ni conversation se lève et vient se placer dans la rangée derrière moi. Par-dessus le siège en tissu bleu, je me retourne et lui souris. Son visage est si pâle que je lui suggère de remettre un peu de fond de teint. Ses jolis yeux noisette semblent éperdus de reconnaissance, elle ne se sent plus seule.
 
Mais cela ne suffisait pas. Au lycée, les garçons ne pensaient qu’à coucher avec moi, j’étais comme un trophée qu’il fallait décrocher. J’ai décidé alors de faire l’amour pour la première fois avec un garçon rencontré au camping où nous étions en vacances avec mes parents, aussi inexpérimenté que moi et que je ne reverrais plus. Nous avons fait ça dans les dunes, deux fois, parce que je voulais être sûre de ne plus être vierge. Nous avions peur d’être surpris et découverts, le sable rentrait dans nos habits, il collait à nos corps, irritait notre peau, nous étions maladroits et mal à l’aise mais nous étions à présent liés par l’été, unis à jamais par cet événement et fiers d’être désormais différents.
 
 Dehors, les gens se mettent à courir pour s’abriter. La pluie a crevé les nuages et s’abat maintenant drue sur la ville. Dans la vitre, mon visage flou ruisselle… 
 
Et puis j’ai rencontré David : c’est le premier qui m’a regardé, je veux dire vraiment, pas uniquement mes fesses et mes seins, le premier qui s’est intéressé à ce que je disais, à ce que je pensais, le premier pour qui j’ai eu des sentiments profonds… Cela a duré trois ans, nous étions inséparables, il était beau, j’étais heureuse, et puis un jour il m’a annoncé qu’il devait partir loin faire sa licence dans une faculté plus cotée, s’il voulait avoir le travail dont il rêvait. Je n’ai pas pu le suivre. Nous nous sommes jurés de nous revoir le plus souvent, de nous appeler, de nous écrire, et pendant un long moment, nous avons réussi à maintenir notre lien et puis il est revenu de moins en moins, je n’ai plus appelé aussi fréquemment, nous avions moins de choses à nous dire et puis…mais je ne préfère pas trop y penser.
 
Je sors mon petit miroir de poche et m’examine. Ça va, mes yeux ne sont pas rouges, juste un peu embués. Mais furtivement, dans la vitre, je croise le regard de Léa qui se détourne aussitôt. Il faut que je fasse attention à me maîtriser, à ne pas montrer mon trouble. C’est mon métier.
 
J’ai quitté l’école tourisme dans laquelle j’étudiais.  Après plusieurs mois de larmes, j’ai décidé que j’allais me servir uniquement de mon physique puisque c’était là mon atout principal. J’ai intégré une agence d’hôtesses à Paris où j’ai fait une rapide formation et où l’on m’a enseigné à me maquiller, à parler en langage « normalisé », à être aimable en toutes circonstances. Alors je suis allée de sites en sites comme on dit dans le métier, au gré des remplacements puis obtenant des CDD de plus en plus longs. J’ai travaillé dans des hôtels, des administrations, des banques, pour des entreprises de bâtiments, d’énergie ou de télécommunications, dans de vastes immeubles de l’ouest parisien ou de la banlieue chic. J’ai croisé ces milliers d’employés qui se ressemblent et ces quelques personnes qui décident, ordonnent, tranchent, passent à la télé, à la radio, influencent les politiques, changent l’économie d’un pays… Je les ai croisées mais jamais côtoyées de près. A la formation, on nous avait prévenues : « il y a des métiers qui font fantasmer et celui d’hôtesse en fait partie. Préparez-vous à être sollicitées, apprenez à maintenir une distance entre vous et votre interlocuteur, tout en restant agréable et polie ».
J’ai appris. J’ai bien appris. Car je ne compte plus le nombre de faux appels que j’ai reçus au standard de la part de cadres ou dirigeants de l’entreprise sous prétexte d’une erreur : « Ah, je me suis trompé de numéro, je suis vraiment perturbé en ce moment ! En fait, depuis que tu es là… » ; les clins d’œil très appuyés en passant devant mon comptoir ; les propositions directes parce qu’une hôtesse cherche forcément à coucher ou à se caser avec un mec friqué… A toutes ces sollicitations, j’ai constamment opposé des refus bienveillants, des réponses assurées et parfois amusées, pour éviter tout malentendu et pour me protéger. « Agréable et polie, en toutes circonstances… ». Même si tout cela est de plus en plus dur à supporter. Même si je suis toujours célibataire. Car pour moi désormais, tous les hommes ont une carte de visite dans leur poche prêts à les distribuer à de jeunes filles en tailleur.
Je crains de devenir aigrie car je fais ce métier depuis plus de dix ans maintenant et parfois, si tout ne se passe pas comme prévu, je me prends à grimacer et je n’ai pas le droit de perdre mon self-control.
 
Le bus s’engage sur le parking du Centre des Congrès. Le chauffeur lève un sourcil malicieux vers moi dans le rétroviseur intérieur comme pour me dire : « Alors, j’avais pas raison ? » Les conversations derrière moi peu à peu diminuent. Léa m’adresse un regard déterminé. On dirait que sa timidité a disparu et que la pluie qui a cessé a lavé ses doutes. Son teint est si frais maintenant que j’en ressens, malgré moi, de l’amertume. Le chauffeur manœuvre lentement et s’immobilise derrière le bâtiment, une structure en métal et en bois imposante, aux multiples baies vitrées teintées. La porte s’ouvre avec ce bruit si caractéristique de pression relâchée, comme un souffle qui s’enfuit. Nous nous levons toutes, ajustons nos vêtements, nos cheveux, nos manières. 
-       « Allons-y les filles ! » dis-je avant de les laisser passer afin de m’observer une dernière fois discrètement dans la vitre. Je lisse mon tailleur et vérifie mes boucles d’oreille. J’espère que j’aurai le courage de faire ce métier encore longtemps. Je remets vite du blush sur mes joues et du rouge sur mes lèvres. J’ai une tête d’hôtesse qui vieillit.

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Nouvelle ayant reçue une mention spéciale du concours de nouvelles organisé en partenariat avec le groupe Facebook Auteurs, Blogueurs et Lecteurs: Même passion.

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