Si la servitude et la gentillesse décidaient de faire un enfant, et que cet enfant prendrait forme humaine, il ressemblerait sans aucun doute trait pour trait à Claire Cuillerier. Cette jeune femme de 21 ans semblait avoir été épargnée par tous les vices de ce monde, ce qui laissait son innocence intacte. Elle était incapable de dire non, alors quand son employeur lui a proposé de garder son chien pour le weekend, Claire n’a pas pu s’empêcher de rendre service. Elle a accepté sans même réfléchir, flattée même qu’on puisse placer en elle une telle confiance. Il faut dire que pour Ermenegilda Beneventi, la patronne, son Pinscher nain était toute sa vie. Si elle l’a choisi, elle, simple employée comme tant d’autres dans cette entreprise, pour s’occuper de cet animal qu’elle considère comme son véritable fils, c’était bien pour une raison. Claire se sentait valorisée face à une telle responsabilité, et elle s’investit dans sa nouvelle mission avec le plus grand sérieux. Claire adorait les animaux, de toute façon.
Lorenzo était par ailleurs un chien adorable. Le vendredi, ils avaient fait de longues promenades aux abords du parc qui bordait la rue du domicile de Claire. Ils avaient ensuite passé le reste de la journée à jouer ensemble. Gilda lui avait laissé toute une panoplie de jouets, ainsi que des couvertures, des croquettes spéciales et divers accessoires de toilettage comme des brosses et un coupe-ongles. Lorenzo était un vrai petit roi à la maison, et Claire était bien décidée le faire se sentir comme chez lui.
Le soir, lorsqu’elle se connectait à son compte Netflix de célibataire, Lorenzo venait s’allonger à ses pieds sur le canapé et elle trouvait cette compagnie très agréable. Au point qu’elle se demandait si, finalement, cela n’était pas en train de lui donner envie d’adopter son propre petit animal de compagnie à elle aussi. Une petite boule de poils qui pourrait venir combler un peu la solitude de son quotidien. Briser un peu le silence de son appartement et la monotonie de sa routine. Elle en avait souvent éprouvé le besoin.
Le samedi, comme pour agrémenter une journée qui s’annonçait déjà radieuse, Claire reçut une bonne nouvelle. Le garçon qu’elle avait rencontré sur internet dans un forum sur l’isolement social, et avec lequel elle était restée en contact depuis tout ce temps, avait fini par pouvoir se libérer ce weekend et passait justement dans le coin. Il lui demandait s’il était possible de se voir enfin en vrai, ce soir. Claire était ravie, elle et lui partageaient plein de points communs et elle était toute excitée à l’idée de le rencontrer, mais cette pensée l’effrayait également un peu. Elle était une personne très timide, très peu coutumière des interactions sociales, et elle avait peur de ne pas savoir gérer une si forte pression, même si elle connaissait depuis longtemps la personne en question. Pourtant, elle se fît violence et accepta, se laissant toute la journée pour se préparer mentalement à cet événement. Il s’agissait de quelque chose qui n’allait pas se produire souvent, et elle se serait sentie bête de refuser, simplement sous prétexte qu’elle était trop timide. Comme elle ne connaissait pas d’endroits branchés dehors, elle l’invita directement chez elle, et lui donna son adresse.
L’après-midi, pour se soulager de ce stress et de cette anxiété qui commençait à grossir à l’intérieur de son ventre, elle s’autorisa une sortie shopping toute seule, se faisant plaisir dans la limite de ses moyens. Dans la petite animalerie qui grossissait la galerie marchande, elle avait même craqué pour une petite peluche en forme de grenouille, un jouet pour chien qu’elle avait trouvé très mignon, parfait pour Lorenzo. Elle passa le reste de la journée à s’occuper du chien, et à essayer des tenues afin d’accueillir son invité. Elle avait préparé quelques amuses bouches à grignoter, rien de fou, juste de quoi prendre un petit apéritif entre amis.
Lorsqu’Emilien arriva enfin, toute la pression s’évanouit quasiment instantanément. Il était très souriant et drôle. Il faisait partie de ce genre de personnes qui mettait à l’aise
immédiatement. Il avait beaucoup de conversation, et savait rebondir intelligemment et avec beaucoup d’esprit sur les divers sujets qu’ils évoquaient. Lorenzo n’était pourtant pas de cet avis. Depuis l’arrivée d’Emilien, il n’arrêtait plus d’aboyer. Ce chien d’habitude si affectueux et calme semblait dorénavant hargneux et craintif, et surtout en direction d’Emilien. Claire et son invité ne comprenaient pas ce qui pouvait mettre l’animal dans un tel état, mais les choses avaient tendance à se calmer lorsqu’Emilien se tenait à une distance raisonnable du chien. Ils passèrent donc la soirée dans le salon, collés à un bout du canapé tandis que Lorenzo occupait l’autre extrémité, toujours un oeil ouvert braqué dans leur direction. Ils engloutissaient des petits fours et buvaient un peu de soda frais, tout en regardant ensemble un épisode d’une série qu’ils avaient commencé en commun. Claire trouvait la soirée très agréable jusqu’à ce qu’Emilien dépose sa main sur sa cuisse.

Elle le laissa faire, d’abord, ne sachant pas trop quoi lui dire. Peut-être n’avait-il pas remarqué, tenta t-elle de se raisonner, mais le doute ne perdura que très peu de temps lorsqu’Emilien fit remonter sa main un peu plus haut. Elle le repoussa d’un geste brusque, puis s’en voulut d’avoir été aussi directe. Elle s’excusa directement au lieu de s’indigner, et Emilien la rassura. Il en profita également pour essayer de la convaincre de se laisser faire, lui assurant qu’ils passeraient un encore meilleur moment ensemble si seulement elle fermait les yeux, quelques minutes, et profitait de l’instant.
Malgré toute sa gentillesse et pour la première fois de sa vie, Claire refusa catégoriquement. Elle n’était pas de ce genre-là. Emilien tenta bien de l’amadouer par la manière douce, mais opta pour un angle d’approche un peu plus direct après encore d’énièmes refus. Il fondit sur Claire et l’immobilisa sur le canapé. Elle commença à hurler, et avec elle en coeur les jappements d’un Lorenzo de plus en plus inquiet. En manipulant de force ses mains, il força Claire à le caresser à des endroits qu’elle n’avait jamais touché auparavant chez quelqu’un d’autre. Elle parvint, de par la force de son désespoir, à le déstabiliser à un moment où il changeait d’appui, et se mit à s’enfuir dans la cuisine. Elle balançait en direction de son agresseur tous les objets dont elle disposait à portée de main mais manquait sa cible à tous les coups. De ce fait, Emilien parvint à la rattraper avant qu’elle n’atteigne la porte d’entrée. Lorenzo les avait suivis et aboyait de toutes ses maigres forces. En voulant lui balancer un coup de pied pour le faire taire, Emilien relâcha légèrement son emprise sur Claire qui sauta sur l’occasion pour libérer un de ses bras et le griffer profondément au visage. La rage s’empara alors du garçon, qui dans un sursaut colérique, explosa le crâne de Claire contre le mur du couloir. La vibration fit tomber un cadre représentant un catamaran voguant à l’intérieur d’une crique turquoise.

Il n’avait pas prévu de la tuer aussi tôt. Il n’avait pas réussi à se contrôler, encore une fois. N’étant pas désireux de retenter l’expérience nécrophile, qu’il n’avait que passablement apprécié la dernière fois, il décida d’abandonner le corps et de quitter les lieux, mais non sans avoir au préalable réglé un autre problème. Il s’aventura dans l’appartement de la défunte Claire à la recherche de ce maudit chien, celui même qui avait flairé tout de suite qui il était et qui n’avait jamais cessé d’aboyer. Emilien chercha dans toutes les pièces sans trouver l’animal, qui semblait-il avait compris ce qui allait lui arriver. Sa cachette était très bonne, visiblement, car après un tour rapide, Emilien abandonna et quitta l’appartement. Il n’avait pas toute la soirée à perdre, surtout après le vacarme qu’ils venaient de faire.
Lorenzo sortit de sa cachette une vingtaine de minutes plus tard. Il s’engagea dans le couloir et lécha le visage éteint et ensanglanté de celle qui était sa propriétaire pour le week-end. Il n’aboyait plus. Le dimanche, Lorenzo se nourrit du reste des apéritifs qui avaient été renversés sur le tapis du salon. Il passa le plus clair de sa journée à faire des aller-retours entre le cadavre de la jeune femme et le canapé. Ses pattes avaient trempé dans la flaque de sang qui s’était formée et les empreintes rouges de ses minuscules coussinets salissaient tout le sol de l’appartement. Il fit ses besoins dans un coin de la cuisine, plusieurs fois.
Lorsque la police fit irruption dans l’appartement, beaucoup plus tard dans la nuit, et alertée par une Gilda en panique face à cette absence de nouvelles de la part de Claire, ils trouvèrent le chien recroquevillé contre le cadavre de la jeune femme. Une peluche en forme de grenouille baignait dans le sang, au niveau de la main dorénavant froide et, pour toujours, inanimée d’une femme qui n’aura jamais eu l’occasion de rompre enfin la solitude qui l’accablait.