ÉMILIE 
 
 Tous les secrets du village , les plus osés , les plus sages , sommeillent ,mis en cage , dans les yeux délavés d’Emilie .
Assise derrière le rideau , le nez collé au carreau , elle voit tout ce qui se passe , chaque jour , sur la grande place .
Ils défilent comme des images , des figurines en carton , elle a oublié leurs prénoms . Elle feuillette les saisons tel un livre page à page et récite des adages en guise de ponctuation . Elle voyage avec chaque  visage , imaginant où ils vont …. ce qu’ils pensent …. ce qu’ils feront …. chaque passant devient rencontre dans son univers usé .
Par la fenêtre elle regarde cette vie qui depuis longtemps l’a fuit .
Des gens pressés ou désœuvrés , des amoureux enlacés , un vieux monsieur en goguette , le facteur à bicyclette ..
Le chien fou du Boulanger qui s’élance comme une boule sur tout ce qui bouge . Il prend un malin plaisir à choisir pour faire pipi le pantalon vert-kaki de l’employé de mairie qui militait avant la guerre contre les pissotieres .
Une Dame de petite vertu loge au bout de la rue. Chaque matin, harassée ,d’un pas lourd, elle regagne en toute hâte son studio et ses marmots. Personne ne la regarde, personne ne veut la voir, elle n'existe que le soir , dans le noir .. seule Émilie par la fenêtre lui sourit mais elle ne l’a jamais dit .
Le jeune Maître d’écoles , un foulard en guise de col , court …. il est en retard , il se lève toujours trop tard .
Le soleil vient se nicher dans les branches du marronnier, un à un les réverbères lui rendent la lumière qu’il leur prête volontiers quand il va se reposer .
Monsieur le curé récite des prières , il hésite, ” que doit il faire ?” , figé soudain sur place , parmi ses ouailles qui passent et le saluent de la main .
Émilie derrière la vitre espère chaque fois sa visite …… il referme son bréviaire et file vers le presbytère, sa silhouette sans bruit glisse dans les larmes d ‘Émilie . Jamais elle ne les retient , ce petit chagrin avec la vie reste un lien .
Sous le grand pin, des gamins parfois jouent aux billes, des garçons , des filles, leurs rires entrent sans effraction par la fenêtre et réveillent la froide cuisine .
Des fantômes des temps anciens se dessinent , prennent vie ……. les enfants qui chahutent , le bruit d’une dispute ,des pleurs et puis la joie de les prendre dans ses bras pour apaiser leur chagrin et sourire d’être bien .
Grands , ils s’en sont allés , Émilie le savait , elle n’a pas de regrets mais , pourtant certains soirs elle aimerait encore voir leur reflet dans le miroir de la salle à manger où tout est si bien rangé .
Elle voudrait croire :
-que des mains ont tenu le chandelier en étain pour éclairer le chemin jusqu’à la chambre à coucher
-que le fauteuil à bascule bouge berçant un pull oublié par l’un des siens
-qu’il y a des verres mi-pleins sur la table basse et quelques miettes de pain sur la nappe blanche mise seulement le dimanche , à midi , pour le repas
-que des odeurs de café , de brioches … de sucré et de salé flottent subtilement mêlées à celle de l’encaustique
Par la fenêtre entendre leurs voix : “ coucou ! maman on est là … ”
Aujourd'hui , parfois , un feu de bois crépite , rouge soleil de l’été perdu dans la cheminée…dans la cendre des marrons , pauvres grillons de l’hiver , chantent avec les pierres .
Émilie ne parle guère , encore moins depuis que Pierre repose au cimetière . 
A tant regarder par la fenêtre son visage s’est ridé. Une ombre doucement s’est posée sur son teint  rosé , ses cheveux roux flamboyants , se sont habillés de blanc et sa robe d’organdi qui virevoltait dans l’air s’est changée en gris sévère . Sa silhouette légère , fragile comme le verre en souvenirs s’est figée dans le cadre des années .
Elle remue parfois les lèvres à la recherche d’un rêve , au rythme de la vieille horloge .
Elle égrène monotone les heures lourdes d’un passé qui ainsi parfois renaît .
Des fenêtres s’ouvrent dans sa tête , comme au retour d’un voyage quand on défait ses bagages , elle fredonne … elle se rappelle ……
La maison de ses grands-parents , son séjour au printemps , elle avait dix-sept ans … sous la tonnelle , elle jouait de la prunelle , …. Dieu ! …. qu’elle était belle ! …. dans son innocence rebelle .
Pierre la regardait , il l’aimait en secret , son cœur lui parlait …. ses mots à jamais vibrent dans sa  mémoire , elle veut toujours y croire , cela lui permet de vivre même entre guillemets . 
Émilie pour quelque temps retrouve ses yeux d’antan et par la fenêtre elle voit : autrefois , alors derrière le rideau elle trouve enfin le repos .
Malgré le temps qui passe , elle reste un peu fleur bleue …et pour un peu , par sa fenêtre elle glisserait son pinceau et repeindrait le monde , en bleu , pour que ses bleus à l’âme ne lui fassent plus mal , que sereine elle avance vers la délivrance .
Par la fenêtre , au dehors , la vie s’agite , chacun à son rôle , s'y agrippe et passe sans s’arrêter …. ils sont tellement pressés !
Parfois , certains se posent pour faire la causette, dos tourné au carreau, ils ne pensent pas qu’Emilie à deux pas se fait toute petite de peur de les déranger . Elle tremble et sa tête s’incline un instant car l’un d’eux, tournant la tête , peut-être , par la fenêtre , lui sourira .
Pierre était la rencontre , la seule réelle de sa vie, là où se posaient ses yeux c’était Pierre qu’elle voyait .
Elle a fermé les paupières pour rejoindre la chaleur qui envahit tout son corps, elle a un peu froid  encore , juste un peu pour que le mirage ne l’emmène pas trop loin, pour que ce voyage ne soit pas celui sans lendemain .
Elle hoche la tête et sourit, elle n’a pas été fourmi ni cigale , dieu merci , elle n’a vécu que sa vie , son chemin elle l’a suivi pour arriver jusqu’ici . Elle sait qu’elle devra partir …… elle voudrait tant pouvoir dire …..” Je vous aime “ , par la fenêtre lancer ces mots , avant de fermer le rideau .
Tous les secrets du village , les plus osés , les plus sages , sont enfermés à jamais dans les yeux d’Émilie, ce matin elle est partie , par la fenêtre elle s'est enfuie .
Le chien du Boulanger sur son derrière est resté et ce fut pour les habitants le seul fait marquant de cette journée de printemps .
Un voyage ,le dernier , elle avait tout préparé pour partir d’un pied léger . Peur …… espoir …. se mélangeaient , une seule certitude : elle allait là où Pierre l’attendait , par la fenêtre quelque part il la guettait .
 
Un panneau est accroché
” maison à vendre ” puis ” vendu 
Les nouveaux propriétaires emménagent , ils rient , c’est un vrai remue-ménage , des cris , des meubles posés sur le trottoir , des cartons empilés portant au feutre noir leur contenu et leur destination , par la fenêtre ils s'interpellent .
Une maison c'était leur rêve , fini le HLM , les gamins ont envahis tout le logis et les vieux murs résonnent en écho leurs rires s'enlacent dans chaque espace et par la fenêtre s'envolent , le papier peint désuet sent renaître ses couleurs dans ce jaillissement de fraîcheur , la vielle pendule oubliée , de joie se met à sonner .
On partage des sandwichs , un verre d’orangeade au coin de l’évier , on est un peu fatigué .
A la fin de la journée, tout est tant bien que mal rangé , on a même réussi à fixer les voilages légers achetés pour les chambres du premier , donner un peu d'intimité aux lieux pour mieux les apprivoiser .
C’est l’heure de remercier les amis qui sont venus , grace à eux le plus difficile est passé , pour la décoration … on verra plus tard , la famille a des projets , ils feront …. feront …..
Regroupés dans la cuisine , échoués sur une chaise , ils n'aspirent qu'au repos , les yeux sont dans le vague , personne ne dit mot …. par la fenêtre sans rideau , ils regardent à travers le carreau , sur la grande place tout ce qui se passe …