STÉPHANIE  
 
           Sa vie n’est qu’un bal masqué , des silhouettes qui dansent au son du silence , qui la frôlent et s’évanouissent dans le vent , des masques qui défilent :
 -ceux qu’elle s’imposent
- ceux que tout le monde se croit obligé de lui montrer et
-celui immobile de sa fille sur l oreiller
Coma ! ont annoncé les médecins , depuis trois mois elle est là sur ce lit d’hôpital .
Elle va chaque soir , s’assoir près d’elle pour lui raconter sa journée :
-« tu sais... » , elle le faisait avant……avant …
            Elles papotaient en préparant le dîner …un fou rire leur faisait sortir leur mouchoir pour s’essuyer les yeux et se moucher de concert….des anecdotes , des riens , des idées sérieuses, émaillaient leurs conversations , une complicité naturelle les liait .
Bien sur avec des orages , des désaccords sur des sorties , leur vision de l’avenir mais leur tendresse réciproque aplanissait tout cela 
Avant…..aujourd’hui…….
Parfois une ombre passe , furtif reflet de lumière sur le grain transparent de la peau , elle s’y accroche , elle veut croire que tout n’est pas fini……des actes réflexes , un battement imperceptible des paupières….rien de significatif selon le corps médical .
Quel voyage fait elle ? Quelle rencontre peut il y avoir dans le monde où elle est ?
 A t’elle des souvenirs ? Est elle seule….se croit t’ elle seule , abandonnée …..cette question sans réponse , lancinante , est insupportable à vivre ,obsédante, elle annihile tout .
Ses yeux bleus , comme la poupée Barbie qu’elle avait eu pour ses six ans , fixent inlassablement le plafond Elle contemple la boucle brune qu’elle garde dans son porte-photos , la caresse tendrement……les cheveux de Stéphanie sont rasés à présent , un bandage enserre sa chevelure , non juste sa tête ……ils repousseront….
Le drap blanc se soulève légèrement , elle redoute de ne plus voir ce léger mouvement qui rythme son temps .
          Stéphanie , fille unique n’en a pas les travers , la maison résonnait souvent des voix des amis qui passaient , restaient manger un morceau ou prendre un café après le cinéma , un apéritif …juchés sur les tabourets du bar de la cuisine à l’américaine , chahutant ou philosophant selon l’humeur .
 
-«  Stéphanie » , ........la voix enrouée s’arrête…..il ne faut pas pleurer , il faut garder pour plus tard le désespoir
 Un fait divers , un accident de la route au retour d’un voyage à Pâques au bord de la mer.
La rencontre avec un poids-lourd a fait basculer l’univers de toute une famille .
On a tous les jours des récits similaires dans les journaux , on ne pense pas qu’un jour le rendez-vous à….sera celui de la “mort” .
 
-« Stéphanie… » ,  la voix est claire presqu’enjouée ,le visage souriant, il s’anime au fil des mots :
       -Hier , Estelle a accouché , des jumeaux comme prévus , ils sont un peu petits mais….
       -Claude a enfin retrouvé un travail et....
       -Le gamin de Nicolas a eu un six en math , ton cousin à piqué une colère , si il ne remonte pas sa moyenne , il n’aura pas de vélo pour son anniversaire ……
Des larmes coulent silencieusement sur ses joues , elles voudrait tant avoir des petits-enfants ….
Elle va au travail à pieds , elle ne partira plus en voyage…..les gens elle ne les voit plus ,il ne lui reste que l’image des phares et le visage de sa fille reposant sur l’oreiller .
           Tout est blanc , comme sa vie :chambre stérile , vie stérilisée , masques en tissu des infirmières , fantômes qui s afférent autour des tuyaux , la blouse blanche qu’elle enfile pour être là , la main qu’elle serre pour garder un contact physique avec son enfant et sa voix qui résonne sans écho .
Combien de fois elle ressasse le même discours dans sa tête pour elle-même s’en persuader
-« C’est une histoire triste et la raconter ne va rien changer , les gens ont assez de leurs propres malheurs sans en rajouter….entendre celui des autres ne va pas les réconforter... »
-« C’est l’espoir le plus important , elle est toujours là , près de moi …… » , 
mais elle ne sourit plus très souvent , elle lutte contre elle-même , se révolte :
-« Je ne veux pas que son histoire soit noire , elle a en elle bien trop de joies , de rires , d’insouciance pour la réduire à cela . »
Elle est si fatiguée !
Il n’y a pas de morale à conter , d’épouvantail à brandir , de combats à soutenir , de leçons à donner…tenir bon au jour le jour c’est déjà assez dur ....trop de compassion larmoyante , de gens traumatisés , gênés ou révoltés , trop de masques car personne ne sait lequel il faut afficher et……tout fait mal , l’indifférence , la bonne volonté , la sincérité , même la tendresse , c’est difficile à expliquer ou comprendre…….tout fait mal…. la vie fait mal .
Je veux juste dire que je l’aime et qu’elle aussi a aimé .
           Il y a trop de Stéphanie , de vies entre-parenthèses , de voyages inachevés , les mots sont bien futiles pour refléter leur réalité .
Elle reprend le livre posé sur la table de chevet pour lire à haute voix l’histoire déjà commencée , ses mains tremblent un peu mais sa voix est calme , posée.
Après un chapitre , elle le repose , range ses lunettes , dépose un baiser sur les joues de Stéphanie :
-«  Au revoir , à demain , passe un bonne nuit »
Elle accroche sa blouse , referme doucement la porte .Elle prend son sac , enfile son manteau et sort dans le couloir qui s’étire jusqu’à la sortie…..interminable…
            Elle est lasse , dehors il fait déjà sombre , des néons clignotent , les bruits l’étourdissent un peu .
La pluie commence à tomber , de plus en plus dru , elle presse le pas , remonte son col et baisse la tête 
Elle sort son mouchoir pour essuyer son visage :
-« des gouttes d'eau …pas des larmes …juste des gouttes d'eau … » , répète t'elle à mi-voix .