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Dixily
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Un monde littéraire...
Et bien plus...

Ai-je fait un rêve ?

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     Encore un de ces matins où je ne me sens pas très fraîche. Une lourdeur dans le dos, un poids énorme sur les épaules, une incapacité totale à réfléchir. Comme tous les jours depuis des mois, j’ai une impression de brume dans la tête, celle d’un voile qui viendrait s'immiscer entre mon cerveau et mes yeux. Bref, je suis épuisée…




I





     Après avoir avalé mes deux doses de café quotidiennes, voilà que je regarde par la fenêtre afin de me rendre compte que le brouillard n’est pas que dans ma tête. Je voudrais bien pouvoir échanger avec quelqu’un, pour que les matins soient moins moroses et que les soirées soient moins solitaires. Malheureusement, je prends aussi conscience que mon état a fait pencher la balance du mauvais côté : la fatigue l’a emporté sur ma vie sociale. Aigrie et frustrée, je revois les échanges houleux des derniers temps avec ma famille, mes amis, tous ces gens proches qui, finalement, ne comprennent pas en quoi il est difficile de se concentrer pour retenir une parcelle de leur vie alors qu’ils ne comprennent pas mon quotidien.
     On ne se rend pas compte, mais l’épuisement tue, à petit feu. Ça commence par l’isolement, souvent involontaire, puis la mauvaise humeur, l’envie de rien, l’impression perpétuelle de passer chaque minute à côté de l’instant présent. En somme, une fatalité invisible qu’on ne peut comprendre ni assimiler tant qu’on ne l’a pas vécue. C’est donc une fois de plus que je m’arrache à mes pénates avec  les idées noires, pour prendre la route du boulot.
     Tous les matins, c’est la même rengaine. Du mal à avancer, pas envie de parler, le manque d'ambition et de volonté pour seul guide. Tandis que je me rends à la machine à café avec un entrain digne de celui d’un escargot, je vois arriver une petite poulette, jeune et jolie, qui jacasse déjà trop fort à mon goût. Elle parle alors de sujets aussi variés qu’immatures, me mettant la tête à l’envers. J’ai comme un arrêt sur image de la réalité, et un tout autre décor prend alors forme. Je me vois la frapper, réellement, lui mettre un coup derrière la tête tout en voyant cette dernière aller taper dans la vitre de la machine… Bref, je la dégomme. Le spectacle atteint son apogée de violence.
Cependant, en un instant, un bruit m’interpelle.
     — Oh, tu m'écoutes ?
    — Pardon, oui, j’avais la tête ailleurs, lui dis-je en relevant la tête vers la glace au-dessus du lavabo. J’ai eu comme une légère absence, mais ça va mieux.
     — Bah tu peux le dire, oui. Ça fait bien cinq minutes que je te parle et que tu as les yeux dans le vide. On dirait que tu es partie, et loin ! me dit alors Benjamin avec un regard rempli de soupçons. Ça va, tu es sûre ?
     — C’est un peu l’idée oui, j’étais loin. Dans un endroit merveilleux, un endroit où tu n’existais pas ! lui lancé-je avant de me retourner, fuyant son regard de merlan frit.
Avec une furieuse envie de frapper “de nouveau”, j’attrape mon sac et je pars, léthargique, en direction de mon bureau.



II





     Vous ne me croirez sans doute pas, après ce qu’il vient de se passer, mais je vous l’assure, je ne prends aucun plaisir en me repassant les quelques minutes qui viennent de s’écouler. En fait, je m’en veux.  Je tiens ma tasse de café entre les mains, et me laisse tomber à mon bureau. On ne peut pas vraiment dire que je suis rongée par la culpabilité, non, mais j’ai quand même le sentiment d’avoir fait une erreur, d’avoir eu une réaction stupide empreinte d’une méchanceté gratuite, une de celles qui ne m’amèneront nulle part et qui creusent un peu plus la solitude dans laquelle je finis par me complaire. Eh oui, il faut que je me fasse une raison. Cette solitude qui m’a rendue aigrie, j’ai fini par l’apprivoiser pour mieux la maîtriser. Là où elle me faisait mal, elle est devenue ma compagne de route et ma meilleure arme pour affronter ceux qui m’entourent, ceux à qui je n’ai pas envie de donner d’explications. Je me sens en fait comme un animal apeuré qui ne sait pas comment rejoindre sa meute, alors il s’isole. C’est avec cette comparaison, qui au fond me fait sourire, que je m’assois à mon poste et tente de penser à autre chose en me lançant dans mon travail.
    Je suis tellement concentrée sur ce dernier que, dans un effroyable sursaut, je viens de me faire tirer d’un sommeil profond par la sonnerie de mon portable. Quand je dis profond, je ne mens pas, j’ai dû prendre un petit mouchoir pour essuyer la commissure de mes lèvres avant de répondre, sans même prendre la peine de regarder qui m’appelle.
    — Allô ?
    — Ma chérie, est-ce que tu as pensé au rendez-vous avec le spécialiste dont je t’ai parlé ? Sauf erreur de ma part, tu devais le voir dans la semaine, mais je n’ai pas eu de nouvelles. Du coup, me voilà en direct pour que tu puisses me raconter ce qu’il t’a dit.
Silence. Silence total. De quoi parle-t-elle ? Je ne comprends rien. Enfin… je comprends le sens de sa phrase, mais deux choses ne collent pas. D’abord, ça fait bien six mois qu’une conversation avec ma mère n’a pas commencé par “ma chérie”, et ensuite, qu’est-ce que cette histoire de spécialiste ?
    — Excuse-moi, mais je ne comprends pas, de quoi tu parles ?
    — Tu as bien vu le docteur Raoul, non ? Il devait faire le point avec toi sur ton manque de sommeil. Ne me dis pas que tu as oublié et que tu n’y es pas allée, tout de même ?
    — Je ne comprends vraiment rien, c’est pour rire ? Qui est ce médecin ? De quel rendez-vous tu parles ?
    — Ma chérie, si c’est une blague, elle n’est pas drôle. Je vais faire comme si je te dérangeais en plein travail et me dire que c’est pour ça que tu perds un peu les pédales. Ce n’est pas bien grave. Je te laisse à tes tâches, je te rappellerai ce soir. Bonne journée !
     Encore ce “ma chérie” qui revient, et je n’ai pas eu le temps de répliquer, ni même celui de la contredire, ni encore celui de lui donner mon heure de débauche : elle avait raccroché. Décidément, je suis perdue.
Je relève la tête avec force, comme une enfant prise en flagrant délit… Honteuse de m’être assoupie sans même m’en rendre compte, je repars me chercher un café, en faisant une escale devant le miroir des toilettes. Je vérifie au moins trois fois que personne n’est dans le couloir et m’élance avec mon badge afin de me servir ce breuvage noir, pas bon, mais revigorant. Une fois la tasse en main, je me faufile dans la cage d’escalier afin d’aller fumer une cigarette. Ces petits bâtons rougeoyants, mauvais pour la santé, certes, mais extrêmement pratiques pour se défaire d’une situation qui nous échappe.
     Arrivée sur le trottoir devant notre immeuble, je m’allume une cigarette et inspire grandement, comme s’il s’agissait d’un air pur et frais. Autant dire qu’à part des émissions de CO2 et des vapeurs de nicotine, je n’ai pourtant pas aspiré grand chose. Je me laisse enfin aller et tire une bouffée supplémentaire. Celle-ci me fait toussoter, ce qui fait rire le gars à côté. Non mais pour qui se prend-il ? Je m’éloigne un peu de lui, car je ne préfère pas lui adresser la parole, c’est ma pause après tout, non ? Alors que je m’éloigne, je me vois pourtant lui asséner un grand coup de pied dans les parties, et finir par un coup de coude derrière la nuque. C’est dingue comme la frustration entraîne notre imagination, très loin, juste pour une bricole. Je souris à cette idée quelque peu démesurée, cette réaction disproportionnée. J’étais de nouveau perdue dans les méandres de mes pensées quand la brûlure du mégot sur mon index me rappelle à l’ordre. Ce même index que je frotte rapidement sur le haut de mon jeans pour en faire disparaître une tache rougeâtre, quasi incrustée au niveau de la phalange. Disons que je n’ai pas vu le temps passer, et que ma cigarette est finie. C’est dingue les réflexes, j’ai dû la porter bien plus régulièrement à mes lèvres que je ne le pensais. N’y comprenant rien de plus, je jette le filtre dans le caniveau avant de reprendre le chemin du bureau. Depuis le hall de l’immeuble, en me retournant, je vois l’autre, penché en avant. Ce grand dadet a dû faire tomber ses clés dans la bouche d'égouts, un retour de karma qui me fait ricaner en attendant l'ascenseur.



III






     Revenue à mon bureau avec une petite prise de recul, j'attrape mon téléphone pour appeler ma mère. Je me dis que je n’ai pas été très sympa et, surtout, je voudrais bien comprendre le fin mot de l’histoire. Je reprends les derniers appels, et à ma grande surprise, je ne la vois pas dans la liste. Tant pis, quelques petits clics supplémentaires et hop, me voilà sur son nom via les contacts. Je presse la touche et attends.
     Le temps me semble long, plusieurs sonneries se succèdent et aucune réponse. C’est étrange, il faut dire qu’elle ne bouge pas beaucoup, la vieille. Cette appellation qui la fait enrager d’habitude me fait sourire. Je recommence l’opération avec un petit rictus au bord des lèvres. Cinq sonneries, pas de réponses, j’abandonne. Je me remets à mon poste, les bras croisés devant le clavier, car je n’ai pas vraiment de motivation. Dans mon tiroir, je trouve un calepin. Je l’attrape pour faire quelques gribouillages. Mais d’un seul coup, je sens ma tête lourde, je ne comprends pas. Alors que je noircissais les premières lignes du calepin, tout devient opaque, une brume vient assombrir ma vue, et je me sens tomber. Un mal de crâne soudain me force à fermer les yeux, et je pose ma tête au creux de mon coude, en attendant que ça passe.
     Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé ni ce qu’il s’est passé…

***

     Mon cœur fait un bond et un tiraillement se fait sentir dans mes cervicales tellement j’ai vite levé la tête. Je porte la main à mon cou afin de me masser le haut de la nuque quand je vois Benjamin s’agacer. Visiblement, il était à la porte depuis un moment.
     — Oui ? Pardon, je ne me sens pas très bien, je ne t’avais pas vu.
     — En effet, ça n’a pas l’air d’être la grande forme. Dis-moi, je viens te voir au sujet de Nathalie, tu ne l’aurais pas vue ?
     — Je l’ai croisée ce matin à la machine à café, mais rien depuis.
     — Tu ne l’as pas revue de toute la journée ?
     — Comment ça, de toute la journée ? Il n’est pas midi, n’exagérons rien…
     — Tu plaisantes ? Il est 18 h. Ça m’étonnais que tu sois encore là, mais… Je vous ai en effet entendu parler, ce matin, à la machine. Mais depuis, personne ne l’a vue, et nous sommes un peu inquiets, elle avait un oeil au beurre noir et se plaignait de migraine, tu es au courant ? On a peur qu'il lui soit arrivé quelque chose.
     — Vous y allez fort quand même, que veux-tu qui lui arrive ici ? Elle a dû partir plus tôt pour une urgence. Personne ne l’a eue au téléphone ?
     — Son sac, son téléphone et toutes ses affaires sont dans son bureau… Ce ne doit pas être bien grave, je vais faire le tour du bâtiment, elle doit être dans le coin. Toi, tu devrais rentrer, tu as une sale mine.
     — Ne m’en parle pas, je vais suivre ce bon conseil. Bonne soirée !
     La tête lourde, j’attrape mon sac à main et essaye de comprendre ce qu’il s’est passé. J’ai les jambes en coton, le cerveau en bouillie, et j’ai cette incompréhension qui me laisse penser que j’ai fait un rêve. Un mauvais rêve, celui d’une journée banale, qui pourtant, ne le fut en rien. Il va sûrement me falloir un rendez-vous avec le docteur Raoul en fin de compte, le soi-disant spécialiste du sommeil et du comportement, et puis, demain est un autre jour.
     Au milieu de cette petite prise de conscience sur mon état général, d’autres problématiques viennent me hanter. Est-il réellement arrivé quelque chose à Nathalie ? Et le grand dadet, finalement, a-t-il fait tomber ses clés ? Malgré cette salve de questions qui me font me décomposer, je n’ai pas une once de remords. Mon esprit repart, se perd, et il faut que je me reprenne pour pallier une nouvelle hallucination potentielle. C’est sur cette dernière pensée que je secoue ma main avant de l’enfoncer dans ma poche, elle est douloureuse et toute courbaturée.
     J’ai une idée ! Je vais rentrer, me faire couler un bain, mettre un bon disque et me relaxer. Avec un peu de chance, je vais pouvoir dormir, ce soir. Il serait grand temps, car j’ai comme une sensation bizarre…